Ce roman est une incroyable découverte qui nous plonge dans l’histoire de la Tunisie autour de la descente aux enfers de deux familles de notables. Magnifique.

Le désastre de la maison des notables, Amira Ghenim, Editions 10/18, 2025 (2021)
Tunisie, 1935. Malgré leurs grandes différences, deux éminentes familles bourgeoises, les Naifer, rigides et conservateurs, et les Rassaa, libéraux et progressistes, ont vu leurs destins s’unir lors du mariage de leurs enfants : Mohsen Naifer et Zbeida Rassaa. Mais tout vole en éclats lors de cette nuit de décembre où une accusation grave tombe sur Rassaa : elle entretiendrait une liaison avec Tahar Haddad, un intellectuel aux positions avant-gardistes, notamment en faveur des droits des femmes.
Dans un entrelacement de secrets et de souvenirs, plusieurs membres des deux familles ainsi que leurs domestiques reviennent lors des décennies suivantes sur les répercussions de ce moment funeste et lèvent progressivement le voile sur ce qu’il s’est vraiment passé, cette nuit-là…
Le désastre de la maison des notables transpose plus de cinquante ans d’histoire tunisienne – de la lutte pour l’indépendance jusqu’à la révolution de 2011 – et de combats pour les femmes. Cet éblouissant roman choral met en scène des personnages envoûtants et inoubliables.
Née en 1978 à Sousse, en Tunisie, Amira Ghenim est une intellectuelle tunisienne. Agrégée d’arabe, docteure en linguistique, et professeure à l’Université de Sousse, elle a publié plusieurs romans en langue arabe. Son deuxième roman, Le désastre de la maison des notables (2021) – le premier à être publié en français – a été particulièrement remarqué, puisqu’il a notamment reçu le Prix de la littérature arabe en 2024.
De quoi est-il question dans ce livre ? Peut-être, en premier lieu, d’un scandale. D’un scandale qui a marqué l’histoire de deux familles de notables de Tunis : les Naifer, une famille conservatrice, et les Rassaa, jugés plus progressistes par leur proximité avec le monde français et européen. Zbeida Rassaa, qui a épousé quelques mois plus tôt Mohsen Naifer, est accusée d’avoir une liaison avec Tahar Haddad, personnalité historique et politique des années 1930 en Tunisie. D’un scandale qui aura des répercussions dans les deux familles, et qui bouleversera la destinée de chacun des protagonistes.
Mais ce livre est bien plus que le récit de cette affaire. C’est aussi une plongée dans l’histoire politique et sociale de la Tunisie des années 1930 et des décennies qui suivirent. Ce scandale ne représente en réalité qu’un prétexte permettant à son autrice de nous peindre l’histoire récente de son pays – alors protectorat français – profondément divisé et en quête d’identité. Car la société tunisienne était alors traversée par des influences multiples et antagonistes : encore profondément traditionnelle et empreinte de religion, elle était confrontée d’une part, à l’influence de la colonisation française et, d’autre part, à ses aspirations d’indépendance.
Ajoutons à ces considérations historiques et politiques, la difficile question de l’émancipation des femmes dans une société patriarcale et vous obtiendrez un roman familial à la portée gigantesque. Oui, ce livre représente aussi bien une formidable porte d’entrée dans l’histoire de la Tunisie qu’un roman magistral sur des destins brisés et des amours impossibles. A découvrir d’urgence.
Tissée de confusion, de soupçons et d’illusions, c’est une histoire ancestrale enveloppée de méfiance, de mensonges et d’hypocrisie, entremêlée de petites trahisons, d’accusations mutuelles, d’allégations, truffée d’intrigues, de rancunes, d’immodestie, d’insultes et parcourue d’histoires d’amour étouffées, de foetus avortés et de filiations secrètes.
Un roman choral au coeur de deux familles
Le désastre de la maison des notables est un roman choral qui nous plonge au cœur de deux familles bien en vue du Tunis des années 1930. Divisé en onze parties, chacune étant narrée par un membre de ces familles ou par l’une de leurs domestiques, ce scandale se dévoile peu à peu au fil de ces différents points de vue. Cette soirée du 7 décembre 1935, celle lors de laquelle M’hammed, frère de Mohsen, découvre par hasard une lettre de Tahar Haddad pour Zbeida, marquera pour toujours ces deux familles. Que ce soit cette lettre en elle-même ou les événements qui s’ensuivront, les répercussions de ce coup du sort seront terribles.
On ne vous cachera pas qu’au début il est sans doute difficile d’identifier chacun des différents personnages. Entre ces deux familles nombreuses et leurs domestiques, le nombre de protagonistes est vraiment conséquent. Heureusement qu’il y a un arbre généalogique au début du livre pour s’y retrouver. Mais il faut s’accrocher tant le reste de ce livre est époustouflant.
Chapitre après chapitre, narrateur après narrateur, les fils de ce drame se défont progressivement, levant peu à peu le voile sur ce qui s’est réellement passé ce soir-là, sur les origines multiples et profondes qui ont conduit à ce désastre. Car, comme souvent, rien ne se produit vraiment par hasard. Ce sont les silences et les non-dits qui tissent progressivement leur toile et qui finissent, inévitablement, à produire des événements aux terribles conséquences.
Ici, c’est le voile qui recouvrait deux familles aisées de la capitale tunisienne qui s’effilochent pour nous livrer ses secrets. Bien entendu, même à la fin de ce récit intense, rythmé par les traditions, le folklore et les digressions de toute sorte, certains ombres résistent à la lumière qui nous est offerte par les confessions de ses onze narrateurs. Certains de ces mystères familiaux disparaissent avec leurs acteurs.
Néanmoins, la plupart de ces confidences apportent un éclairage nouveau sur cette affaire. Seule la voix de la principale concernée, Zbeida, nous échappe. Cette femme si intelligente et lumineuse se résiste aux révélations, sa vérité ne nous est jamais véritablement livrée. Ce qui est merveilleux avec ce livre, c’est que le récit de cette terrible nuit, qui la place comme protagoniste principale de cette famille, se fait sans elle. On la découvre seulement grâce à ses proches et à leurs interprétations. Et, comme souvent, l’hypocrisie et la médisance ne sont jamais bien loin…
J’ai appris très tôt qu’associer la vertu à l’apparence extérieure et à des vêtements pudiques est une chimère, bonne pour tromper les naïfs et les faibles d’esprits. Et j’ai compris qu’enfermer les femmes et restreindre leur mouvements ne les empêche pas, si elles le désirent, de faire ce q’une femme libre de ses mouvements ne ferait pas.
Le portrait de la Tunisie du milieu du XXe siècle
Le désastre de la maison des notables, à travers ces quatre générations dont le destin nous est conté ici, c’est aussi, et surtout, le portrait de la société tunisienne du milieu du siècle dernier. Dans une veine empreinte d’une forme de naturalisme, Amira Ghenim nous met face à une Tunisie malade, dont les imperfections s’incarnent dans chacun des membres de ces familles dysfonctionnelles.
Que ce soient les Naifer ou les Rassaa, au fond, ces deux familles sont les parfaites représentantes d’une société encore profondément traditionnelle et religieuse. Les apparences sont pour elles autant de richesses à préserver, quoi qu’il arrive. La pédophilie et les viols doivent être tuent ; l’homosexualité, cachée derrière des mariages de convenance. Les infidélités et les liaisons extra-conjugales sont la source d’une honte et d’une humiliation qui tachent d’une encre indélébile toute la famille, de près ou de loin.
Ces deux familles ont les traditions chevillées au corps, qu’elles le veuillent ou non. Les Rassaa se prétendent plus progressistes et, en un sens, le sont. Sans épouser aveuglément la culture française et occidentale, cette famille s’imprègne de ce monde colonial encore bien établi à cette époque. Ali Rassaa, le patriarche, engage bien Tahar Haddad pour être le précepteur de ses filles (l’éducation des femmes étant alors encore loin d’être monnaie courante). Pourtant, sa réaction lors d’une demande en mariage pour l’une de ses filles montre bien toute l’importance des classes sociales à ses yeux.
Outre le conformisme de ces familles, ce livre nous plonge dans une Tunisie en prise avec son histoire. Alors sous protectorat français, la Tunisie voyait naître les prémices des mouvements qui allaient lui donner son indépendance en 1956. Entre conservatisme religieux, syndicalisme inspiré des Européens, nationalisme et indépendantisme, la société tunisienne était alors en train, au milieu des années 1930, d’écrire sa propre histoire.
Contre le colonialisme français et son influence, pour une Tunisie pleinement indépendante, étaient en train de naître des partis politiques qui allaient modifier en profondeur le paysage social et politique de cette époque. C’est d’ailleurs au milieu des années 1930 que la scission du parti indépendantiste tunisien, le Destour, a vu naître le Néo-Destour, plus radical. C’est ce dernier qui, par l’initiative de Bourguiba, deviendra le Parti socialiste destourien (PSD) en 1964.
Le personnage de ce livre, seul personnage qui n’a pas été inventé par Amira Ghenim, qui cristallise ainsi à lui seul le tumulte de cette époque, c’est Tahar Haddad. Né en 1899 et mort le jour de ce désastre, le 7 décembre 1935, cet intellectuel progressiste a marqué de son esprit une époque encore noyée dans un islam traditionnel. Porté au nues au début des années 1930, la sortie de son livre Notre femme dans la législation musulmane et la société a marqué le début de sa déchéance. Mêlant subtilement syndicalisme et féminisme, sa vision moderne de l’islam s’est vu brisée par une société encore bien trop traditionnelle. Oser affirmer que les interprétations des textes de l’islam alors en vigueur étaient erronées et prôner une forme de libéralisation de la femme était, par bien des aspects, trop avantgardiste…
C’est autour de lui, et de sa liaison romancée avec Zbeida, qu’est construit ce livre. Outre la personnalité fascinante de Zbeida et son destin tragique, flotte au-dessus de tout ce roman le fantôme de Tahar Haddad. Ce qui rend ce livre plus puissant encore.
Au feu vous tous, aveugles et sourds, au feu où vous m’avez fait combustible !
Un roman familial d’une intensité remarquable
Ce roman est, en fin de compte, un voyage en terre tunisienne sur plus d’un siècle d’histoire. Amira Ghenim fait le roman de son pays, pris entre ses contradictions multiples, ses aspirations progressistes et ses espoirs déçus. On ne peut lire qu’avec tristesse la désillusion de l’autrice pour son pays, notamment suite à la révolution de jasmin de 2011 qui, par certains aspects, n’en fut pas une.
Mais parlons aussi du style d’Amira Ghenim. D’une poésie touchante, enveloppée du folklore propre à son pays, peuplée de djinns, de contes et de prières, elle nous emporte avec elle aux côtés de ses personnages qui croulent sous le poids de leurs héritages.
Mais ce qui transpire le plus, c’est peut-être l’oralité subtile qui transpire de chacune des confessions de ses personnages. Que ce soit Louisa, Mehdi, Béchira ou encore Mohsen, nous avons l’impression, en tant que lecteur, d’être le destinataire de leur vérité. Ils nous racontent, comme si nous étions en face d’eux, des pans entiers de leur vie. Feindre l’oralité dans une prose si poétique, ce n’est pas donné à tout le monde. Et Amira Ghenim le fait avec brio.
Enfin, comment ne pas conclure sur le profond féminisme qui infuse tout du long de ce roman ? Chacune des narratrices apporte son point de vue sur le rôle et la place de la femme dans cette société encore si terriblement patriarcale. Mais Zbeida, encore et toujours elle, nous irradie de ses idéaux progressistes et libérateurs. Chacune des descriptions qui la décrivent nous la fait apparaître sous un jour nouveau, sans jamais toutefois ôter son puissant féminisme. Or, si Zbeida est pétrie d’idéaux émancipateurs, comment ne se résoudre, comme elle, à reconnaître que le chemin est encore long avant que les femmes soient pleinement l’égal des hommes ?
Bref, ce livre est une incroyable découverte qui nous incite à nous plonger encore et encore dans la littérature arabe : elle a tant à nous apporter.
La Tunisie dévore ses propres enfants comme le monstre dans la légende, et ses enfants se mangent les uns les autres sans être jamais rassasiés.
Le désastre de la maison des notables a tout d’une très belle découverte pour moi. Si le cœur de l’intrigue tourne autour de cette nuit tragique du 7 décembre 1935, cette nuit qui a vu le destin de deux familles basculé suite à des accusations d’infidélité pesant sur Zbeida, comment ne pas voir dans ce récit, surtout, une plongée saisissante dans la Tunisie des années 1930 et des décennies qui suivirent ? Ce livre est un roman choral qui nous dévoile, au fil des chapitres et des narrateurs, les dessous du drame qui s’est joué cette nuit-là et les origines multiples et profondes qui y ont conduit. Mais ce roman, à travers ces quatre générations dont le destin nous est conté ici, c’est aussi, et surtout, le portrait de la société tunisienne du milieu du siècle dernier. Une société qui vit des bouleversements majeurs : entre conservatisme religieux, syndicalisme inspiré des Européens, nationalisme et indépendantisme naissant, c’est un pan entier de son histoire qui s’écrit sous nos yeux. Parlons aussi du style d’Amira Ghenim. D’une poésie touchante, enveloppée du folklore propre à son pays, peuplée de djinns, de contes et de prières, elle nous emporte avec elle aux côtés de ses personnages qui croulent sous le poids de leurs héritages. Et particulièrement aux côtés de Zbeida dont le point de vue ne nous est jamais livré. Seule est perceptible sa soif indescriptible de liberté, qui fait de ce roman un formidable plaidoyer pour l’émancipation des femmes. À lire absolument.
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