Discours sur le colonialisme – Aimé Césaire (1950)

Accueil » Idées » Discours sur le colonialisme – Aimé Césaire (1950)

À la fois réquisitoire contre les horreurs du colonialisme et plaidoyer en faveur des peuples dominés, en particulier des peuples noirs, ce petit livre aussi incisif que lumineux nous pousse à repenser notre rapport à l’autre. Nécessaire.

A la fois réquisitoire contre les horreurs du colonialisme et plaidoyer en faveur des peuples dominés, en particulier des peuples noirs, ce petit livre aussi incisif que lumineux nous pousse à repenser notre rapport à l'autre. Nécessaire.

Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire, Présence Africaine, 1955 (1950)
Comme naguère Jean-Jacques Rousseau dénonçait le scandale d’une société fondée sur l’inégalité, avec la même clarté et un bonheur d’écriture que seule peut inspirer la passion du juste, Aimé Césaire prend ses distances par rapport au monde occidental et le juge.
Ce discours, publié pour la première fois en 1950 par la maison d’édition Réclame, est un acte d’accusation et de libération. En pleine lumière sont exposées la barbarie du colonisateur et le malheur du colonisé, la machine exploiteuse d’hommes déshumanisante, machine à détruire des civilisations. C’est la première fois qu’avec cette force est proclamée, face à l’Occident, la valeur des cultures nègres. Ce texte s’inscrit dans la lignée des textes majeurs de la littérature anticoloniale.
Le Discours sur le colonialisme est suivi du Discours sur la Négritude, qu’Aimé Césaire a prononcé à l’Université internationale de Floride (Miami), en 1987.
Le poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire, né en 1913 et mort en 2008, est l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude.


Au milieu du XXᵉ siècle, alors que les empires coloniaux européens commencent à vaciller, Aimé Césaire publie en 1950 Discours sur le colonialisme, un essai bref mais incisif qui s’impose rapidement comme l’un des textes majeurs de la pensée anticoloniale francophone. Né en Martinique en 1913, Césaire est à la fois poète, dramaturge et homme politique ; son parcours intellectuel et son engagement public nourrissent une œuvre profondément marquée par la réflexion sur l’identité noire, la domination coloniale et les héritages de l’esclavage.

Publié d’abord chez Réclame puis réédité chez Présence Africaine, le Discours sur le colonialisme s’inscrit dans un contexte historique marqué par les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, la montée des revendications indépendantistes et la remise en cause croissante de la légitimité coloniale. Ce livre est une attaque en règle contre le colonialisme européen, que Césaire analyse non comme une entreprise civilisatrice, mais comme un système de violence, d’exploitation économique et de déshumanisation.

Plus largement, cet ouvrage s’intègre dans le mouvement de la Négritude, fondé dans les années 1930 par Césaire aux côtés de Léopold Sédar Senghor et de Léon-Gontran Damas. Ce courant littéraire et politique entendait revaloriser les cultures noires et contester les hiérarchies raciales imposées par la colonisation. Dans cette édition, le Discours sur le colonialisme est suivi du Discours sur la Négritude que Césaire prononce le 26 février 1987 lors de la Conférence Hémisphérique organisée par l’université Internationale de Floride à Miami.

Ces deux textes demeurent, encore aujourd’hui, des références incontournables dans les études postcoloniales, l’histoire des idées politiques et la littérature engagée. Par leur portée universelle et leurs critiques des logiques impérialistes et coloniales, ils restent intemporels et doivent être lus, encore et encore.

Ma seule consolation est que les colonisations passent, que les nations ne sommeillent qu’un temps et que les peuples demeurent.

Un réquisitoire contre le colonialisme

Comme beaucoup de textes de cette époque, le Discours sur le colonialisme est imprégné de la théorie marxiste et communiste. Aimé Césaire avait rejoint le parti communiste français en 1945, et cette adhésion irrigue tout son texte. Ce n’est donc pas un hasard si, dès les premières pages, il pointe du doigt la responsabilité évidente « de deux siècles de régime bourgeois » qui se trouvent confrontés aujourd’hui à deux problèmes majeurs : « le problème du prolétariat et le problème colonial ». En d’autres termes, Aimé Césaire, par une lecture marxiste de l’histoire, établit l’un des fondements du colonialisme dans le capitalisme. 

L’autre grand responsable du colonialisme est, à ses yeux, le christianisme. Dans ses phases d’évangélisation et d’impérialisme, ce dernier a fini par créer dans l’imaginaire collectif européen deux grandes équations, équations fallacieuses, mais équations sur lesquelles reposent encore un racisme décomplexé : « christianisme = civilisation ; paganisme = sauvagerie ». De là repose toute l’entreprise de domination et d’exploitation mise en œuvre par l’Occident et l’Europe en particulier.

Ces équations ont établi une hiérarchie entre la civilisation occidentale et le reste des peuples du monde. En pensant « l’homme blanc » comme supérieur, l’Occident a entrepris les pires horreurs : exploitation, violence, destruction, domination ; bref, les conséquences de l’impérialisme mortifère européen sont nombreuses. Et pour Aimé Césaire, la plus grave d’entre elles est, peut-être, celle qui a conduit à la destruction de civilisations entières. C’est pour cette raison qu’il affirmera faire, dans ce texte notamment : « l’apologie systématique des sociétés détruites par l’impérialisme ».

Non content de pointer les conséquences désastreuses du colonialisme, Aimé Césaire s’en prend ici à ceux qui, en Occident, ont tenté de justifier l’impérialisme. Parmi eux, notamment les « penseurs » et les  « intellectuels » qui se sont essayés, dans leur travaux, à montrer la supériorité théorique de l’Occident sur les peuples noirs. Pêle-mêle, Césaire établit la responsabilité des Ernest Renan, Jules Romains, Octave Mannoni et autres qui ont contribué à diffuser l’imaginaire européen colonial et raciste. 

Au fond, pour Césaire, toute l’entreprise coloniale a conduit à déshumaniser les peuples noirs et, plus largement, tous les peuples opprimés et dominés par l’Occident. Face aux deux équations énoncées précédemment, il en établit une troisième : « colonisation = chosification. » La colonisation occidentale n’est rien d’autre que la négation de l’humanité des autres civilisations qui ont vu leur devenir anéanti par deux siècles d’oppression. L’humanisme, cette philosophie en principe belle et émancipatrice, qui est né en Europe, n’a pendant bien trop longtemps uniquement concerné le peuple blanc, mettant de fait le reste des peuples au ban de l’humanité.

Et c’est là le grand reproche que j’adresse au pseudo-humanisme : d’avoir trop longtemps rappetissé les droits de l’homme, d’en avoir eu, d’en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste. 

Un plaidoyer pour les peuples dominés

Une fois posé le colonialisme face à ses responsabilités, l’habileté de Césaire réside dans le renversement qu’il opère. Sous sa plume, ce n’est plus le dominé qui est déshumanisé, mais bien le dominant. Le racisme, le colonialisme et l’impérialisme sont autant de dispositions qui avilissent l’homme : « ce n’est pas par la tête que les civilisations pourrissent. C’est d’abord par le cœur  ».

On pourrait résumer toute la virtuosité de Césaire en une expression qui, si elle est anachronique et s’applique aujourd’hui majoritairement pour le droit des femmes, synthétise bien son propos : la honte doit changer de camp. Ce ne sont pas les peuples opprimés qui doivent se sentir humiliés, mais bien les occidentaux colonisateurs : « le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. » Des propos qui, à certains égards, font penser à ceux de Lévi-Strauss au sujet de la barbarie.

En renversant le rapport de déshumanisation, Aimé Césaire promeut, en négatif, la figure de l’homme opprimé. « C’est une société nouvelle qu’il nous faut », une société qui reconnaîtra dans toute sa force le peuple noir. Et pour cela, il faut une Révolution « celle qui, à l’étroite tyrannie d’une bourgeoisie déshumanisée, substituera, en attendant la société sans classes, la prépondérance de la seule classe qui ait encore mission universelle, car dans sa chair elle souffre de tous les maux de l’histoire, de tous les maux universels : le prolétariat. ». On le voit, le marxisme plane encore sur la pensée de Césaire.

C’est dans le Discours sur la Négritude que Césaire développera de manière plus approfondie la figure de l’homme noir qu’il souhaite de ses voeux. Bien qu’il avoue « ne pas aimer tous les jours le mot Négritude », c’est dans ce concept qu’il projette la valeur de la culture noire et en fait un acte d’émancipation.

Pour lui, la Négritude n’est pas liée fondamentalement à la couleur de peau. Il s’agit plus d’une  « somme d’expériences vécues » qui a fait l’homme noir. Au fond, voici ce qu’est la Négritude : « recherche de notre identité, affirmation de notre droit à la différence, sommation faite à tous d’une reconnaissance de ce droit et du respect de notre personnalité communautaire. »

La colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé.

Un plaidoyer lumineux et nécessaire

On le voit, ces deux textes sont les deux faces d’une même médaille : celle de l’émancipation du peuple noir. Par leur puissance libératrice et l’affirmation inaliénable de la condition noire que ces deux discours représentent, Aimé Césaire est devenu l’un des fers de lance du combat antiraciste et anticolonial. En cela, l’auteur est devenu un passage obligé pour quiconque souhaite découvrir ces luttes, qui sont malheureusement, encore aujourd’hui, toujours d’actualité.

Mais en affirmant de la sorte la Négritude, Aimé Césaire devient-il un penseur communautaire ? La réponse est sans doute non. Comme l’a montré récemment Souleymane Bachir Diagne, Aimé Césaire était aussi un penseur de l’universel, concept qui affleure parfois en sous-texte ici : « L’universel, bien sûr, mais non pas par négation, mais comme approfondissement de notre propre singularité » dira-t-il en clôture de son Discours sur la Négritude. Sa conception de la condition noire ne doit pas être pensée en confrontation avec l’humanisme occidental, mais en complémentarité, pour que celui-ci prenne et assume toute son amplitude, et qu’il devienne « un humanisme à la mesure du monde ».

En fin de compte, ces deux textes ne sont donc pas seulement une critique véhémente contre le colonialisme et l’impérialisme occidental, ils représentent aussi l’affirmation absolue de la condition noire. Et lorsque cet engagement politique se charge des mots d’Aimé Césaire, il en devient une lecture aussi lumineuse que nécessaire. A (re)découvrir encore et encore, surtout par les temps qui courent.

La révolution silencieuse, c’est la meilleure forme de révolution.

Publié en 1950, le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire est un réquisitoire féroce contre le colonialisme européen. L’auteur martiniquais y analyse la colonisation comme une entreprise fondée sur la violence, l’exploitation économique et la négation de l’humanité des peuples dominés. Césaire rejette l’idée selon laquelle la colonisation aurait eu une mission civilisatrice et montre qu’elle repose avant tout sur des rapports de domination. Fortement influencé par la pensée marxiste de l’époque,  Césaire établit un lien direct entre colonialisme et capitalisme, en considérant l’expansion coloniale comme une conséquence des intérêts économiques européens. Cette lecture conduit également à une critique du rôle joué par certaines institutions, notamment religieuses, accusées d’avoir participé à la légitimation idéologique de la domination coloniale. Césaire s’attaque aussi aux discours produits par des intellectuels européens ayant contribué à diffuser une représentation hiérarchisée entre les peuples. Il montre comment ces constructions théoriques ont servi à justifier l’exploitation, la violence et la destruction de cultures entières. L’un des axes majeurs du texte consiste à analyser les effets moraux du colonialisme. Selon Césaire, la déshumanisation ne touche pas uniquement les colonisés : le colonisateur lui-même est altéré par les pratiques de domination qu’il normalise. Ainsi, la colonisation produit une dégradation réciproque des rapports humains. L’ouvrage ouvre également une réflexion sur l’émancipation politique et culturelle des peuples dominés. Cette perspective se prolonge dans le Discours sur la Négritude, texte associé dans cette édition, où Césaire développe une réflexion sur l’identité noire, la Négritude, pensée comme une expérience historique et collective. L’ensemble forme donc une double démarche : démonter les fondements idéologiques du colonialisme et proposer une réaffirmation des cultures et identités marginalisées. Un livre court, aussi incisif et que lumineux, qui nous incite à repenser notre rapport à l’autre.


En savoir plus sur Imaginarium Littéraire

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire