Un roman qui remet en perspective l’épopée la plus connue au monde pour nous offrir le point de vue de Pénélope, mais aussi celui de ses servantes. Un récit puissant et féministe.

L’Odyssée de Pénélope, Margaret Atwood, Robert Lafont, Pavillon Poche, 2026 (2005)
Dans cette relecture originale du mythe grec, à la fois subtile, féministe et impertinente, Pénélope, hantée par la mort de ses servantes, raconte depuis les Enfers sa propre version de l’histoire : celle d’une femme, d’une épouse, d’une mère et d’une reine bien plus forte que ce que les hommes ont toujours voulu croire.
» Je n’avais pas apprécié le fait que Pénélope ne fasse pas grand-chose dans L’Odyssée, à part pleurer – et pleurer beaucoup ! – , sacrifier du blé aux dieux, mentir à ses prétendants tout en feignant de tisser un linceul pour son beau-père, et avoir des rêves bizarres […] Mais qui donc régnait alors sur ce royaume d’Ithaque, aride et infesté de chèvres, pendant qu’Ulysse au loin couchait avec des déesses, crevait l’œil d’un cyclope végétarien et découvrait le chant des sirènes ? Pénélope, ne croyez-vous pas ? » Margaret Atwood
Née en 1939, Margaret Atwood est l’une des autrices féministes dont la voix compte particulièrement aujourd’hui. Le roman qui l’a propulsé sur le devant de la scène est sans doute La Servante écarlate, publiée en 1986. Cette dystopie sur la condition des femmes a connu un succès fulgurant et a même été adaptée en série télévisée, elle aussi plusieurs fois récompensée.
Le roman qui nous occupera ici est sa réécriture de l’Odyssée d’Homère, ou plutôt son complément. Alors que l’épopée grecque s’est essentiellement concentrée sur Ulysse, marquant pendant des millénaires l’imaginaire collectif, Margaret Atwood a choisi de nous offrir le point de vue de ses protagonistes féminines reléguées au second plan (comme souvent avec les femmes) : celui de Pénélope, la femme du héros légendaire, et celui de ses servantes.
Avec L’Odyssée de Pénélope, tout part d’un projet éditorial international pour le moins original : proposer à des écrivains du monde entier de réécrire des mythes. Comme nous l’indique Atwood dans sa préface, elle a failli refuser le défi, ne sachant pas par où commencer. Jusqu’à ce que s’impose à elle l’histoire de Pénélope. C’est ainsi que The Penelopiad (en anglais) paraît en 2005 chez Knopf Canada et forme le premier volume d’une collection, « The Myths », portée par l’éditeur canadien.
Ce roman se présente donc comme l’histoire de Pénélope, qui nous expose sa propre version de son histoire depuis les Enfers, là où elle réside désormais depuis sa mort, trois mille ans plus tôt. Le déroulé des chapitres est entrecoupé par des interventions d’un chœur formé par douze servantes qui ont été assassinées peu après le retour d’Ulysse à Ithaque. Le motif ? Avoir « collaboré », en quelque sorte, avec l’ennemi, les prétendants de Pénélope. Et on le verra, le plus intéressant ici, ce sont peut-être ces douze servantes…
J’ai choisi de faire raconter l’histoire par Pénélope et ses douze servantes pendues.
Redonner la parole à Pénélope…
Avec cette version revisitée du mythe, Margaret Atwood s’inscrit dans la veine féministe qui caractérise son œuvre depuis ses débuts. En redonnant la voix à Pénélope, l’autrice remet en question son image véhiculée par l’Odyssée, tant le peu que l’on y apprend sur elle ne la met pas véritablement à son avantage.
A la lecture de l’épopée, le constat qu’en fait Atwood est sans appel : Pénélope, « c’était la Bonne épouse, du moins d’après ce qu’on nous a seriné pendant des siècles. On a vanté sa loyauté, mais pas son intelligence ni sa force, qualités que, dans l’Odyssée, elle possède, c’est évident ». Voici l’ambition de ce texte : tenter d’appréhender cette figure mythique de la plus juste façon qui soit.
En ce sens, le pari de Margaret Atwood est réussi : L’Odyssée de Pénélope nous offre un tout autre regard sur son héroïne. Elle sort complètement de ce vieux cliché qui nous présente Pénélope comme une femme au foyer modèle, entièrement dévouée à son mari et qui n’est, au fond, qu’un faire-valoir.
Atwood revient sur les rumeurs d’infidélité de Pénélope qui, selon certaines, aurait couché avec la plupart de ses prétendants. Faux, bien entendu. Elle nous brosse plutôt le portrait d’une femme prise dans les tumultes d’un monde exclusivement dirigé par les hommes. Son père tente de la noyer, en vain, puis son oncle fait en sorte de la marier à son complice, Ulysse.
Bien que présenté ici comme un homme truqueur (la ruse vantée dans les mythes s’étant plutôt transformée sous la plume d’Atwood en sournoiserie), Ulysse n’en reste pas moins un bon mari. Bien loin d’être aussi idéalisé que dans l’Odyssée, la Pénélope d’Atwood en fait curieusement un homme plutôt aimant. Elle apprécie son mari.
Voici le constat que Pénélope ici fait de son mariage : « Depuis toujours, nous étions tous deux – de notre propre aveu – des menteurs émérites et éhontés. Étonnant que nous ayons prêté foi aux dires l’un de l’autre. » Et on le voit, Atwood, n’idéalise pas non plus Pénélope, ne voulant pas contrebalancer sans réserve le héros Ulysse en exaltant de manière invraisemblable sa femme. Pénélope est une femme, une être humain avec ses travers et ses doutes.
L’Odyssée de Pénélope est ainsi avant tout le récit à hauteur de femme, d’une femme qui nous parle depuis l’au-delà. Comme toute tentative d’autoportrait ou d’autobiographie, Pénélope tente ici d’être la plus honnête possible. On découvre donc une femme jalouse de sa cousine Hélène (celle de Troie), parfois lâche, qui développe une certaine forme de culpabilité envers ses servantes mortes, en quelque sorte, à cause d’elle.
Mais surtout, Pénélope nous est dépeinte ici comme une femme seule, terriblement seule. Seule au milieu d’un monde d’hommes, seule au milieu d’un monde aux dieux taquins voire absents, seule au milieu d’une île qui lui restera hostile. Comme le remarque me semble-t-il à juste titre le chercheur Mathieu Lottiaux dans l’un de ses articles, Pénélope est victime d’une double fatalité, divine et humaine. Mais face à tous ces fardeaux, elle arrive tout de même à s’émanciper quelque peu et à trouver, peut-être pas sa place, mais une certaine forme d’autonomie.
C’est ainsi qu’on m’a offerte à Ulysse, tel un morceau de viande. Un morceau de viande emballé dans du papier d’or, cependant. Une sorte de boudin doré.
… mais peut-être surtout aux douze servantes assassinées
Si Pénélope est ici évidemment au cœur du récit, ce qui me paraît être aussi intéressant, sinon plus, est la place accordée à ces douze servantes sauvagement pendues aux mâts de navires lors du retour d’Ulysse. Car si ce roman s’intitule bien L’Odyssée de Pénélope, le rôle accordé à ces douze femmes est au moins aussi importante que celle de Pénélope.
En fin connaisseuse de l’épopée d’Homère, Margaret Atwood n’a jamais réellement compris pourquoi ces pauvres femmes avaient été assassinées : « J’ai toujours été hantée par l’image des douze servantes pendues ». Était-ce la faute de Pénélope ?
C’est pour cette raison sans doute que ces douze femmes viennent hanter le récit même de Pénélope. Leurs interventions, sous forme de chœur, en hommage aux grandes tragédies grecques antiques, viennent aussi nous donner leur point de vue sur ce qu’il s’est réellement passé.
En structurant son récit de cette manière, en incorporant entre certains chapitres du récit de Pénélope des passages donnant la parole à ces femmes, Margaret Atwood les remet, elles aussi, sur le devant de la scène. Ces esclaves, qui ne faisaient que suivre les instructions qu’on leur avait données, se sont retrouvés injustement punies.
D’ailleurs, non content de venir hanter ce roman, l’esprit de Pénélope et donc son récit, ces femmes pourchassent depuis près de trois mille ans Ulysse également. Car c’est lui qui a ordonné leur exécution.
Enfin, soulignons ici que Margaret Atwood glisse dans ce roman une interprétation qui permet de donner une signification à ces exécutions incompréhensibles (déjà évoquée par Robert Graves à son époque) : ces meurtres seraient une référence à un culte ancien, celui de la Grande Mère, dont Pénélope aurait été l’incarnation. Les assassinats de ces douze servantes par Ulysse deviendraient ainsi un sacrifice rituel. Voilà qui nous offre une perspective nouvelle à ce récit.
Nous avons eu beau
être bien plus sages que vous
vous avez dit : mauvaises ! [Choeur des servantes]
Un roman qui interroge les mythes…
On le voit, l’objectif premier de ce roman, c’est avant tout de démythifier le mythe d’Ulysse et de Pénélope. Malgré les innombrables qualités d’Ulysse qui nous sont racontées depuis des millénaires, Atwood cherche ici à le ramener à niveau d’homme. Ulysse n’est qu’un homme, et ne peut être qu’imparfait.
Pour ce faire, l’autrice va même jusqu’à nous présenter certaines théories qui se sont développées ici et là pour démystifier les exploits d’Ulysse et leur donner des explications rationnelles. Comme ici, par exemple : « Des rumeurs parvenaient jusqu’à nous, colportées par les marins des autres navires. […] Ulysse avait livré bataille à un cyclope géant, affirmaient les uns ; non, ripostaient les autres, il s’agissait plutôt d’un aubergiste borgne, et le différend portait sur une note impayée. »
L’Odyssée de Pénélope est donc l’occasion pour Atwood d’intégrer différentes interprétations du voyage d’Ulysse pour casser sa légende. Mais son objectif est le même en ce qui concerne son personnage de Pénélope. Atwood ne veut pas en faire une femme exceptionnelle. Juste une femme, qui nous raconte sa propre version de l’histoire.
C’est en ce sens qu’Atwood s’inscrit dans une forme de féminisme, mais d’un féminisme qui met la femme au même niveau que l’homme, au centre d’une humanité imparfaite. Pénélope n’est pas juste une femme dominée, et même parfois humiliée, par le patriarcat de son époque. C’est un être humain, qui a aussi ses faiblesses, ses doutes et ses imperfections.
Le mets préféré des dieux, c’est moins la graisse et les os des bêtes que notre souffrance.
… et la valeur de la parole
Pour conclure, il nous semble aussi important de souligner que L’Odyssée de Pénélope est est également un roman qui ne cesse d’interroger la parole et la vérité tout au long de ses pages. Au fond, ici, tout n’est qu’interprétation. Pénélope nous livre certes sa version de l’histoire, mais elle n’en connaît pas tous les ressorts.
Comme ici, lorsqu’elle remet en question certains dires de ses servantes : « Je me suis parfois demandé si les servantes, emportées par l’enthousiasme ou désireuses de me taquiner, n’ajoutaient pas quelques commentaires de leur cru. »
Les servantes elles-mêmes, grâce à leurs interventions dans le chœur, remettent aussi en doute le témoignage de Pénélope, ou du moins le tempère, et nous offrent, en contre-point, une nouvelle version du mythe. Encore une.
C’est peut-être pour cette raison que ce roman se révèle plus intéressant qu’il n’y paraît de prime abord. Il ne fait pas que remettre en cause la version de l’Odyssée telle que nous la connaissons aujourd’hui, ne nous livre pas uniquement l’histoire de Pénélope, il nous offre une troisième perspective, celle des servantes. Trois points de vue, trois versions de l’histoire et autant d’interprétations. C’est peut-être cela, les mythes : nous offrir des histoires dont les interprétations ne se tariront jamais.
Malgré la connaissance limitée que j’en ai, je me rends compte que le monde d’aujourd’hui est aussi dangereux que celui que j’ai connu, sauf que la misère et la souffrance sont beaucoup plus répandues. Quant à la nature humaine, elle est plus vulgaire que jamais.
Ce roman se présente comme une nouvelle version de la célèbre histoire d’Homère, ou plutôt, en réalité, son complément. Alors que l’épopée grecque s’est essentiellement concentrée sur Ulysse, Margaret Atwood a choisi de nous offrir le point de vue de ses protagonistes féminines reléguées au second plan (comme souvent avec les femmes) : celui de Pénélope et de ses servantes assassinées au retour d’Ulysse. Avec cette version revisitée du mythe, l’autrice s’inscrit dans la veine féministe qui caractérise son œuvre depuis ses débuts. Elle donne la voix à Pénélope, remettant ainsi en question l’image qu’en véhicule Homère. Mais elle n’idéalise pas pour autant le personnage. Au contraire, elle nous livre un récit à hauteur de femme. Pénélope y est dépeinte comme une femme seule, terriblement seule. Seule au milieu d’un monde d’hommes, seule au milieu d’un monde aux dieux taquins voire absents, seule au milieu d’une île qui lui restera hostile. Pénélope devient ainsi sous sa plume un personnage profondément humain. Mais Margaret Atwood ne s’arrête pas là : elle profite aussi de ce roman pour interroger la signification de l’assassinat des servantes, leur redonnant à elles aussi la parole. Et c’est l’aspect de ce roman qui m’a semblé le plus intéressant. Alors que le portrait de Pénélope est peut-être un peu trop convenu, celui des servantes est plus énigmatique. Car les servantes elles-mêmes, grâce à leurs interventions dans le chœur, remettent aussi en doute le témoignage de Pénélope, ou du moins le tempère, et nous offrent, en contre-point, une nouvelle version du mythe. Encore une. C’est peut-être pour cette raison que ce roman se révèle plus intéressant qu’il n’y paraît de prime abord. Il ne fait pas que remettre en cause la version de l’Odyssée telle que nous la connaissons aujourd’hui, ne nous livre pas uniquement l’histoire de Pénélope, il nous offre une troisième perspective, celle des servantes. Trois points de vue, trois versions de l’histoire et autant d’interprétations. C’est peut-être cela, les mythes : nous offrir des histoires dont les interprétations ne se tariront jamais.
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