Cet essai oublié est d’une puissance philosophique fascinante : en restituant à l’homme ce que ce dernier avait abandonné à Dieu, Feuerbach fonde une anthropologie et, en un sens, un nouvel humanisme.

L’essence du christianisme, Ludwig Feuerbach, Gallimard, Tel, 1992 (1841)
L’essence du christianisme a frappé d’un « coup de tonnerre » philosophique le monde des intellectuels révolutionnaires « jeunes-hégéliens » allemands : « Nous fûmes tous feuerbachiens » (Engels). […] L’essence du christianisme n’a rien perdu de sa force révélatrice. Les philosophes seront frappés de découvrir dans ce livre des problèmes, des principes, des formules et des catégories philosophiques qui sont au coeur même de la pensée contemporaine.
On constatera avec quelle étonnante profondeur Feuerbach annonce et devance, à un titre ou un autre, par contraste ou parenté, Marx, Nietzsche, Freud, Husserl, certains thèmes de Heidegger, Barth et la théologie récente, etc.
L’essence du christianisme est, aujourd’hui encore, un ouvrage scandaleux. Car il porte sur la religion chrétienne et divise les hommes. Il oblige à se prononcer sur ce qui est sans doute la question cruciale de la philosophie contemporaine : pour une philosophie religieuse, OU pour une philosophie consciemment et rigoureusement antireligieuse. (Louis Althusser)
« Il faut avoir éprouvé soi-même l’action libératrice de ce livre pour s’en faire une idée. L’enthousiasme fut général : nous fûmes tous momentanément des feuerbachiens. ». C’est en ces termes que Friedrich Engels évoquera le livre dont il sera question ici : L’essence du christianisme de Ludwig Feuerbach, paru en 1841.
Feuerbach naît en 1804 en Bavière et se forme dans le sillage de Hegel, dont il sera d’abord l’élève avant d’en devenir l’un des critiques les plus décisifs. S’il finira par quelque peu s’en détourner, il a appartenu pendant un temps à la gauche hégélienne (ou jeunes hégéliens), courant intellectuel qui, après la mort de Hegel, reprend sa méthode dialectique pour en tirer des conclusions critiques sur la religion, l’État et la société. Là où les hégéliens conservateurs lisaient dans le système de Hegel une justification de l’ordre existant et de la religion, la gauche hégélienne y voyait au contraire un outil de transformation critique.
C’est dans ce contexte que la réception de L’Essence du christianisme fut immédiate et considérable. Aujourd’hui oublié, cet ouvrage inspira une génération de jeunes intellectuels allemands, parmi lesquels Engels et Marx, et plus tard Nietzsche, qui y reconnaissent une rupture avec l’idéalisme abstrait. Feuerbach devient alors, pour un temps, la figure d’une pensée nouvelle : une philosophie qui entend partir de l’homme concret plutôt que de l’Esprit absolu.
Mais le livre ne se réduit pas à une simple critique de la religion chrétienne. Son ambition est plus fondamentale : comprendre comment l’idée même de Dieu se constitue, comment l’homme en vient à poser face à lui un être transcendant, radicalement autre, qui porte pourtant en lui-même ce qui fait l’humanité.
La conscience de Dieu est la conscience de soi de l’homme, la connaissance de Dieu est la connaissance de soi de l’homme. A partir de son Dieu tu connais l’homme, et inversement à partir de l’homme son Dieu : les deux ne font qu’un.
La critique du christianisme
La philosophie de Feuerbach repose sur une idée centrale : la religion fonctionne selon un mécanisme de séparation. Elle a scindé l’homme en deux, plaçant en un être extérieur à lui sa propre essence. C’est là, sans doute, la clef de voûte de tout l’ouvrage.
Pour comprendre ce mécanisme, il faut avoir en tête que, pour Feuerbach, la religion réalise une distinction entre l’homme en tant qu’individu et l’homme en tant qu’être générique (qui est appelée aussi essence humaine). Plus précisément, elle crée un fossé, via l’imagination, entre l’homme en tant qu’individu et son essence, qu’il a mis à distance de lui-même par l’entremise d’un concept : Dieu.
Ce faisant, l’homme attribue à Dieu ce qu’il ne parvient pas à réaliser pleinement en lui-même. La connaissance parfaite, la volonté sans limite, l’amour absolu : autant de qualités humaines idéalisées, soustraites à leur origine et projetées dans un être supérieur : « Dieu en tant que Dieu est la somme de toute la perfection humaine, Dieu en tant que Christ est la somme de toute la misère humaine. »
Dieu n’est donc pas, chez Feuerbach, une réalité première, mais le produit d’une inversion par laquelle l’homme se dépossède de ses propres prédicats. Ce processus constitue ce qui relève, au fond, d’une aliénation. L’homme se sépare de son essence, l’expulse hors de lui et finit par s’incliner devant cette essence devenue étrangère. En adorant Dieu, il adore sans le savoir ce qu’il a lui-même produit.
La religion chrétienne apparaît alors comme la forme la plus accomplie de ce mécanisme. Parce qu’elle insiste sur l’intériorité, l’amour, la rédemption et la relation personnelle à Dieu, notamment grâce à la médiation que représente le Christ (cet « homme-dieu »), et la prière, la religion chrétienne a dépossédé l’homme de son humanité.
Plus grave encore, note Feuerbach, est le pouvoir de la foi sur Terre. La foi chrétienne est sectaire, elle divise elle aussi l’humanité en deux : les croyants contre les incroyants. Et cela peut conduire au pire : « La foi a en elle-même une essence mauvaise. C’est la foi chrétienne et rien d’autre qui est le fondement suprême de la persécution et de la destruction chrétiennes des hérétiques. La foi ne reconnaît l’homme qu’à la seule condition qu’il reconnaisse Dieu, c’est-à-dire la foi. »
Au-dessus de la morale plane Dieu comme un être séparé de l’homme, auquel appartient le meilleur tandis que l’homme n’a que des déchets.
L’anthropologie ou la théorie de l’homme
Toute l’originalité de Feuerbach tient dans le déplacement qu’il opère : à la théologie doit succéder une anthropologie. Autrement dit, ce que la religion dit de Dieu doit être reconduit à l’homme. Le renversement religieux doit lui-même être renversé. Là où la théologie faisait de l’homme un être secondaire dérivant de Dieu, Feuerbach restitue à l’homme ce qu’il avait placé hors de lui.
Cette anthropologie repose sur une distinction essentielle entre l’homme individuel et l’homme comme être générique. Individuellement, l’homme est fini, limité, imparfait ; mais comme essence humaine universelle, il porte en lui des possibilités infiniment plus vastes. Incapable de penser cette grandeur comme sienne, il la projette sous la forme divine.
Ainsi, l’homme ne prend conscience de lui-même qu’en passant par un détour. Il lui faut d’abord contempler son essence sous la figure de Dieu avant de pouvoir la reconnaître comme sienne. On retrouve ici, sous une forme moderne, quelque chose du vieux précepte grec : le fameux « connais-toi toi-même », inscrit sur le temple de Delphes et reprit par Platon et Socrate. Mais cette connaissance de soi emprunte un chemin paradoxal, puisqu’elle passe d’abord par l’illusion de Dieu.
La religion, du moins la chrétienne, est la relation de l’homme à lui-même, ou plus exactement à son essence, mais à son essence comme à un autre être.
Vers un humanisme athée
Quelles conséquences tirer de ces développements ? Il ne s’agit pas simplement de nier Dieu comme on rejette une hypothèse fausse. Le projet de Feuerbach consiste plutôt à redonner à l’homme ce qu’il avait lui-même abandonné au ciel. Tout ce qui fut attribué à Dieu doit revenir à son véritable sujet : l’homme.
La connaissance, la volonté, l’amour ne doivent plus être contemplés comme des perfections transcendantes, mais reconnus comme les puissances propres de l’humanité. La terre doit récupérer ce que le ciel semblait lui avoir soustrait.
Cette opération débouche sur une forme singulière d’humanisme. L’anthropologie née du renversement de la théologie conduit à ce qu’on pourrait appeler une religion de l’homme : non plus une foi tournée vers un au-delà, mais une réconciliation avec l’essence humaine elle-même.
Ce mouvement est double : « L’homme affirme en Dieu ce qu’il nie en lui-même ». En d’autres termes, après avoir affirmé en Dieu ce qu’il refusait de reconnaître en lui, l’homme doit désormais nier en Dieu ce qu’il peut assumer comme sien. Loin d’aboutir à un vide, ce geste constitue pour Feuerbach une restitution, et une forme d’humanisme.
Comme l’écrit Philippe Sabot, « Dans ces conditions, le principe général de transposition et d’inversion des valeurs prépare et appelle son propre « retournement » critique, c’est-à-dire l’avènement d’une divine humanité. Après que l’homme a affirmé en Dieu ce qu’il nie en lui-même (c’est-à-dire sa propre essence), il lui reste à nier en Dieu ce qu’il peut affirmer en lui-même (c’est-à-dire sa part d’excellence divine). »
La croyance en Dieu n’est que la croyance en la dignité humaine, la croyance en la signification divine de l’essence humaine.
La critique de Hegel et de la spéculation
Si la cible explicite du livre est le christianisme, une autre critique traverse constamment l’ouvrage : celle de Hegel. Feuerbach reproche à son ancien maître d’avoir reconduit, sous des formes philosophiques, une logique théologique. Selon lui, la spéculation hégélienne substitue aux dogmes religieux un système conceptuel qui produit le même effet d’aliénation : l’abstraction y prime sur l’existence concrète.
En identifiant philosophie et théologie, Hegel ferait ainsi survivre le religieux sous des habits rationnels. L’Esprit absolu ne serait qu’une version spéculative de Dieu.
Feuerbach refuse cette primauté de l’abstrait. À ses yeux, la philosophie doit cesser de partir de l’Idée pour revenir à l’homme sensible, corporel, fini. Cette rupture explique en partie l’influence qu’il exercera sur Marx, qui radicalisera à son tour cette critique en la déplaçant vers le terrain social et économique.
Feuerbach apparaît donc comme une figure de transition. Encore héritier de Hegel par sa méthode critique, déjà précurseur d’une pensée matérialiste plus ancrée dans les conditions réelles de l’existence, son ouvrage est fondamental.
Dieu est une larme d’amour versée en cachette sur la misère humaine.
En résumé :
Lire L’Essence du christianisme aujourd’hui, c’est moins entrer dans une polémique confessionnelle que découvrir l’un des textes fondateurs de la critique moderne de la religion. A mi-chemin entre Hegel et Marx, cet essai a profondément marqué la pensée allemande du XIXe siècle. Feuerbach y propose une idée simple dans sa formulation, mais d’une grande fécondité philosophique : la religion parle de l’homme avant de parler de Dieu. Par ce livre particulièrement exigeant, il veut replacer Dieu en l’homme. Pour Feuerbach, l’homme a placé en Dieu sa propre essence, a divinisé son humanité. Ce faisant, il s’est scindé en deux : l’homme en tant qu’individu s’est désolidarisé de l’homme en tant qu’essence. Il a laissé au ciel (donc en Dieu) sa propre humanité, divinisant l’absolu de ses qualités (l’amour, la connaissance, la volonté, etc.), pour ne laisser sur terre, et donc dans son corps, que sa médiocrité. Tout le projet de Feuerbach est donc d’opérer un renversement pour redonner à l’homme ce que celui-ci avait abandonné en Dieu. Feuerbach établit ainsi une forme de religion de l’homme, redonnant à l’homme ses pleines capacités. Ce renversement, qui consiste à lire la théologie comme une anthropologie inversée, replace ainsi l’homme au centre du monde. C’est en ce sens que l’on peut voir dans la théorie de Feuerbach les prémisses du matérialisme de Marx. On ne cachera pas que la lecture de ce livre est difficile. Il est à l’image de la philosophie du XIXe siècle : d’une densité parfois excessive, d’une abstraction parfois déroutante, il reste toutefois pertinent pour qui s’intéresse à des concepts comme la religion, l’aliénation ou encore l’humanisme. On comprend, à sa lecture, pourquoi ce livre a pu apparaître à certains de ses contemporains comme une expérience intellectuelle libératrice (comme l’a affirmé Engels) : non parce qu’il détruit une illusion, mais parce qu’il souhaite redonner à l’homme ce qu’il avait d’abord cru devoir placer hors de lui.
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