Apologie de Socrate – Platon (environ 390 av J.-C.)

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Un livre court et accessible qui, par bien des aspects, pose les fondements de ce que sera la philosophie dans les siècles, et les millénaires, qui suivirent. Un plaidoyer pour la pratique de la philosophie.

Un plaidoyer, court et accessible, pour la pratique de la philosophie.

Apologie de Socrate, Platon, Le Livre de Poche, 1997 (environ 390 av J.-C.)
Socrate est accusé de ne pas croire aux dieux de la cité et de corrompre ainsi la jeunesse. Il argue de son innocence sans le fard et sans le lustre d’une rhétorique pourtant si prisée en son temps. Avec sa désemparante ironie, avec son art consommé de la dialectique, Socrate ne ménage ni ses juges ni l’assistance : il leur démontre sans complaisance leur cécité, morale et politique, comme il s’est efforcé toute sa vie de révéler à ses concitoyens l’incohérence de leurs opinions et de leur conduite. Cette défense de Socrate, telle que nous le rapporte Platon, est une éminente leçon de philosophie, si par philosophie on entend l’accord de soi avec soi, en usant de sa raison, non en vue de vivre ou de fuir la mort, mais en vue de bien vivre.


Texte bref, mais immense par sa portée, l’Apologie de Socrate nous plonge dans l’Athènes du IVᵉ siècle avant notre ère, au moment précis où la démocratie athénienne met en accusation l’un de ses esprits les plus singuliers. En 399 av. J.-C., Socrate est traduit en justice. Il doit répondre aux trois chefs d’accusation déposés contre lui : corruption de la jeunesse, non-reconnaissance de l’existence des dieux traditionnels athéniens, et introduction de nouvelles divinités dans la cité.

Face à ses juges, il prononce trois discours, de longueur inégale : le premier concerne sa défense face à ses accusateurs et juges ; le second, ses paroles lorsqu’il apprend qu’il est jugé coupable et, enfin, le dernier, quand il sait qu’il est condamné à mort.

Ces discours, nous le connaissons par la plume de Platon, disciple et témoin direct du procès. Quelques années après ces événements, il se sent obligé de raconter la fin de son maître. Loin d’un simple compte rendu, le texte est une mise en forme philosophique de la parole socratique, fidèle à son esprit plus qu’à sa lettre. Platon y érige son maître en figure exemplaire de la pensée libre. Et grâce à ce texte, Socrate nous apparaît plus vivant que jamais.

L’Apologie de Socrate n’est donc pas seulement un document historique : c’est un texte fondateur. On y voit se nouer, de manière dramatique, les grandes questions qui traverseront toute la philosophie occidentale : qu’est-ce que la vérité ? Quel est le rôle du philosophe dans la cité ? Jusqu’où faut-il aller pour rester fidèle à sa conscience ?

Tour à tour, Socrate évoquera grâce à ce procès les grandes thématiques de sa philosophie, son éthique et, aussi, nous prouvera tout son courage.

Tant que je respirerai et que j’en serai capable, n’espérez pas que je cesse de philosopher. 

Socrate face à la cité : le procès de la philosophie

Le procès de Socrate dépasse largement le cadre juridique. Par bien des aspects, les accusations portées contre lui — l’introduction de nouveaux dieux, la corruption de la jeunesse notamment — ne sont que des prétextes. Le climat politique n’y est pas étranger. 

Ce procès se déroule en effet peu de temps après l’une des plus graves crises qu’Athènes ait connu. Quelques années auparavant, la cité avait en effet perdu la Guerre du Péloponnèse (de -431 à -404) contre Sparte et ses alliés. Athènes perdit beaucoup, tant humainement, financièrement, que moralement. La démocratie est en crise, ce qui favorise l’avènement du régime tyrannique dit des Trente dans la foulée ou presque. 

Cette tyrannie ne dura que quelques mois, mais suffit pour laisser des traces. Athènes a vacillé, Athènes a souffert, et donc Athènes cherchent des coupables. Socrate serait donc une victime collatérale de ce contexte de grande frilosité morale.

Mais il y a autre chose. Socrate, depuis bien longtemps, s’est fait la réputation d’un orateur retors, exceptionnel. Il ne cesse de questionner ceux qui se prennent pour des êtres sages et vertueux. Par son art du questionnement, il finit par mettre à nu l’ignorance de ceux qui se croient savants et fragilise leur réputation. Ce faisant, en pratiquant ce qu’il est coutume d’appeler la maïeutique (méthode qui, grâce au dialogue, permet de faire accoucher des idées), Socrate s’est donc mis à dos certaines personnalités influentes de la Cité.

Athènes, démocratie fière de ses institutions, se trouve confrontée à une contradiction interne. Elle se veut espace de liberté, mais peine à supporter une parole qui ne flatte ni l’opinion ni les puissants. Socrate incarne cette parole radicalement libre, qui ne cherche ni l’approbation ni la sécurité. C’est pour cette raison que Mélétos, l’un de ses accusateurs, a choisi de lancer contre Socrate ce fameux procès dont il est bien en peine d’expliquer ses motivations profondes.  

En ce sens, son procès est aussi celui de la liberté de penser et, plus fondamentalement, celui de la philosophie. Car ce ne sont pas les sophistes, ou certains de leurs représentants  qui se retrouvent devant la justice, eux qui monnaient leurs enseignements pour de l’argent, mais bel et bien Socrate. Lui qui ne fait que parler, poser des questions, se retrouve à devoir défendre ce en quoi il croit : la philosophie, cet accouchement de l’âme. 

L’Apologie de Socrate révèle donc combien la pratique de la philosophie peut être dangereuse. Elle met à nu, révèle l’âme et n’a que faire de considérations politiques. Et c’est pour cette raison, qu’ici comme ailleurs dans l’histoire, les philosophes et, plus généralement, les intellectuels, sont les premiers à être censurés et arrêtés dans les régimes autoritaires. Car ce sont les premiers défenseurs de la liberté et de l’esprit critique.

Chaque fois qu’on se porte à l’action, cette action est-elle juste ou injuste, et est-elle l’oeuvre d’un homme bon ou mauvais ? 

L’éthique de Socrate

En écrivant son Apologie de Socrate, Platon nous fait découvrir une partie de la philosophie de Socrate, celle qu’il a mise en pratique durant une grande partie de sa vie. Celle-ci concerne ici deux points fondamentaux majeurs.

D’une part, la relation de Socrate vis-à-vis de la sagesse. A l’écouter lors de ce procès, sa démarche aurait débuté lorsqu’on lui aurait dit que la Pythie de Delphes aurait révélé à l’un de ses amis que nul n’était plus sage que lui, Socrate. Quelle ne fut pas sa surprise. Voulant confronter cette idée au réel, lui qui pensait ne pas détenir de sagesse, il interroge depuis lors tous ceux qui prétendent détenir un savoir.

Et force a été pour lui de constater que tous ceux qui se disaient sages, qui pensaient savoir une chose ou deux, se sont révélés, à l’aune de ses questions, ignorants. Hommes politiques, commerçants, artisans (bien que pour ces derniers, Socrate semble avoir visiblement une meilleure opinion d’eux), bref tous ceux qu’il a interrogés n’ont pas su lui démontrer qu’ils savaient quelque chose. Socrate en est donc venu indubitablement à cette conclusion : il est plus sage que la plupart des hommes, car précisément la seule chose qu’il sait, c’est qu’il ne sait pas. Cette formule est l’une des plus connues du philosophe.

L’un des passages les plus marquants du texte est la réflexion de Socrate sur la mort. Condamné, il refuse toute supplication pathétique et toute concession morale pour sauver sa vie. D’ailleurs, pour lui, il ne faut pas avoir peur de la mort : soit cette dernière n’est qu’un sommeil éternel, soit il s’agit de retrouver dans un ailleurs tous ceux qui nous ont quitté. L’une et l’autre de ces alternatives n’a rien d’effrayant. Au contraire.

Derrière ces deux réflexions, celle relative à la sagesse et celle qui concerne la mort, se cache une troisième. Le rapport de Socrate à la vertu. Et, pour lui, la vertu est au sommet de l’échelle des valeurs. Il vaut mieux, selon lui, subir l’injustice que la commettre. Préserver son âme est plus important que préserver son corps. Cette position, radicale, confère au texte une force éthique exceptionnelle.

Par cette attitude, Socrate transforme sa condamnation en leçon philosophique. La mort n’est plus une défaite, mais l’ultime conséquence d’une vie menée en accord avec ses principes. L’Apologie de Socrate devient alors un texte sur le courage moral, sur la fidélité à soi-même face à l’adversité.

Ce que je ne sais pas, je ne crois pas non plus le savoir. 

Un texte fondateur pour la philosophie

L’Apologie de Socrate dessine une figure nouvelle : celle du philosophe comme conscience critique de la cité. Socrate ne se présente ni comme un maître détenteur d’un savoir positif, ni comme un homme politique. Il est un questionneur, un éveilleur, parfois un gêneur nécessaire.

Ce modèle aura une postérité immense. La philosophie, dès lors, ne se définit plus seulement comme spéculation abstraite, mais comme manière de vivre et d’interroger le monde. Le philosophe est celui qui accepte l’impopularité, voire le danger, pour rester fidèle à la vérité.

En ce sens, le texte dépasse largement son contexte antique. Il interroge encore notre rapport à la liberté d’expression, à la responsabilité intellectuelle et au courage de penser contre soi-même et contre la majorité.

Mais voici déjà l’heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous prend la meilleur direction, nul n’y voit clair, excepté le dieu.

Œuvre brève mais d’une densité exceptionnelle, l’Apologie de Socrate est bien davantage que le simple récit d’un procès. À travers les discours de défense prononcés par Socrate en 399 av. J.-C., Platon livre un texte fondateur qui met en scène, avec une force dramatique rare pour l’époque, l’acte même de philosopher. Socrate nous apparaît ainsi plus vivant que jamais. Le procès de Socrate, dans un contexte athénien troublé par les crises politiques et morales, révèle combien la philosophie peut devenir dangereuse lorsqu’elle refuse les compromis. Accusé d’impiété et de corruption de la jeunesse, Socrate apparaît surtout comme le symbole d’un esprit libre qui dérange. À travers lui, ce sont l’esprit critique et la philosophie qui se retrouvent sur le banc des accusés. L’intérêt majeur du texte réside dans l’exposition vivante de la méthode et de l’éthique socratiques. Par l’ironie, le dialogue et la reconnaissance de son ignorance, Socrate invite à une quête exigeante de la vérité, fondée sur le doute plutôt que sur les certitudes. Enfin, l’Apologie de Socrate frappe par sa portée morale. Face à la mort, Socrate affirme la primauté de la vertu sur la survie, de l’âme sur le corps. Refusant toute compromission, il transforme sa condamnation en leçon philosophique et en modèle de courage éthique. Lire ce livre, court et accessible, c’est donc découvrir l’acte de naissance de la philosophie comme manière de vivre, comme exigence de vérité et comme résistance à la tyrannie des opinions — une leçon d’une actualité saisissante.

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