La Plaisanterie – Milan Kundera (1967)

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Un roman polyphonique qui nous présente des personnages prisonniers de leur passé. Quand les malentendus et les illusions perdues jettent un regard trouble sur le monde et l’existence humaine.

Un roman polyphonique et une véritable histoire d'amour à l'heure soviétique.

La Plaisanterie, Milan Kundera, Folio, 2020 (1967)
«Oui, j’y voyais clair soudain : la plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.»


Difficile de ne pas avoir déjà croisé le nom de Milan Kundera lorsqu’on vagabonde entre les étagères d’une librairie. Auteur tchèque né en 1929 et décédé en 2023, il occupe une place à part au sein de la littérature mondiale, mais aussi et surtout, peut-être, française. Car s’il a écrit ses premiers romans en tchèque, il a fini par les rédiger directement en français à partir du milieu des années 1980. Et cela n’est pas dû au hasard.

Enfant de son temps, Kundera fut membre du Parti communiste de son pays. Mais suite au Printemps de Prague qui permit une relative libéralisation de la Tchécoslovaquie, et, surtout, l’invasion soviétique qui s’ensuit en août 1968 et qui réprima ce mouvement, il en fut exclu en 1970. Il finit par s’exiler en France avec sa femme en 1975. Il sera même déchu de sa nationalité, qu’il ne retrouva qu’en 2019. 

Auteur d’une dizaine de romans, de quelques pièces de théâtres et d’essais, ses publications reçurent de nombreuses récompenses et son nom fut plusieurs fois cité pour le prix Nobel de littérature. Parmi ses œuvres les plus connues : L’Insoutenable légèreté de l’être (1984), Risibles amours (1970) et, le roman dont il sera question dans cette chronique, La Plaisanterie (1967).

J’eus conscience que je n’esquiverais pas mes souvenirs ; ils m’assiégeaient.

Un roman polyphonique exigeant

La Plaisanterie met en scène Ludvik, un homme d’une trentaine d’années, qui revient quelques jours dans la ville qui l’a vu grandir, Brno. Il l’avait en effet quitté une quinzaine d’années auparavant pour faire ses études à Prague. Mais son expérience étudiante prit une tournure des plus tragiques.

La raison ? Une mauvaise blague qu’il envoya par carte postale à sa petite amie de l’époque. Ludvik, intellectuel un brin bravache et iconoclaste, était encore jeune et insouciant. Il ne pouvait pas s’imaginer que les deux lignes de sa plaisanterie seraient lues par des membres du Parti, et qu’il finirait par être convoqué à une sorte de procès mené par l’un de ses camarades, Pavel Semanek. Leur verdict fut sans appel : Ludvik est trotskiste. De ce fait, il est exclu du Parti et de l’université, et est enrôlé de force dans l’armée pour y faire des travaux forcés, notamment à la mine.

C’est là-bas qu’il rencontre l’amour : Lucie. Cette dernière est une jeune femme au passé flou, qui a quitté sa ville natale et travaille désormais à l’usine. Leur idylle durera plusieurs mois, au gré des permissions accordées à Ludvik. Mais leur relation se terminera brutalement, suite à un emportement de Ludvik : il tenait absolument à faire l’amour avec Lucie, qui refusa. Ludvik devint brutal, extrêmement brutal, ce qui conduisit Lucie à quitter la pièce, et donc Ludvik. Ludvik ne se remit jamais véritablement de la perte de Lucie.

Une quinzaine d’années plus tard, Ludvik revient, comme on l’a dit, dans sa ville natale avec un projet de vengeance : coucher avec Helena, la femme de Pavel, celui qui, à ses yeux, était responsable de son malheur. C’est durant ses quelques jours qu’il croisera de nouveau la route de Jaroslav et Kostka, des amis d’enfance…

Ce roman relate ces quelques jours que durera le retour de Ludvik dans sa ville natale et, surtout, du passé de Ludvik qui le conduisit à cette situation grotesque. Kundera utilise le point de vue de quatre de ces personnages (Ludvik durant près des deux tiers du livre, mais également Helena, Jaroslav et Kostka) pour nous offrir un récit d’une incroyable densité.

L’optimisme est l’opium du peuple ! L’esprit sain pue la connerie. Vive Trotski ! Ludvik.

La critique du régime communiste

La Plaisanterie est un roman à la profondeur de texte inouïe, qui présente de ce fait de nombreuses grilles de lecture. C’est d’ailleurs sa grande force, qui lui a permis de passer à la postérité.

La première, et peut-être la plus évidente, est celle qui remet en cause frontalement la mainmise du Parti communiste sur la Tchécoslovaquie d’alors. Si Ludvik est un jeune homme pleinement en accord avec les grands principes soviétiques, il n’en demeure pas moins qu’il est, à certains égards, une sorte d’électron libre. Cultivé et intelligent, il est tout de même un brin provocateur, et c’est cette transgressivité qui lui jouera des tours. 

Ludvik semblait pourtant connaître la nature du régime dans lequel il évoluait. Bien qu’il adhérait au discours communiste, il savait qu’il y avait des limites à ne pas franchir. C’est cette lucidité qui l’avait conduit, comme il le dira lui-même, à avoir plusieurs « visages » qu’il portait en fonction des circonstances : « Mais qui donc étais-je alors en vérité ? A cette question je veux répondre en toute honnêteté : J’étais celui qui avait plusieurs visages. ». 

Cette lucidité ne l’empêcha pas pour autant de céder à son orgueil, pensant pouvoir blaguer, même dans un cercle plus privé qu’est celui de sa correspondance avec sa petite amie. Or, le Parti est partout. Et comme le dit son ami Kostka : « aucun grand mouvement qui veut transformer le monde ne tolère le sarcasme ou la moquerie, parce que c’est une rouille qui corrode tout ». Ludvik prit de plein fouet la réalité du régime politique de son pays lorsqu’il vanta Trotski dans sa carte postale : aucune liberté, la censure, le contrôle et l’oppression.

A ce titre, Kostka est, à mon avis avec Lucie, le personnage le plus intéressant de ce livre. Lui qui est un fervent chrétien, doit s’accommoder du nouveau régime politique et idéologique qui s’empara de son pays au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Son discours est d’une profondeur époustouflante. Sa façon de vouloir concilier à la fois le communisme et le catholicisme, ses réflexions sur l’un est l’autre, tout cela m’a fait pensé, parfois, à la thèse de Raymond Aron dans son livre, L’Opium des intellectuels. Preuve en est cette citation, par exemple : « Les thèses du marxisme, certes, ont une origine profane, mais la portée qu’on leur reconnaissait était comparable à celle de l’Évangile et des commandements bibliques. Il se créait un cercle d’idées intouchables, donc, dans notre terminologie, sacrées ». Soviétisme et christianisme ont visiblement des points communs.

Cette critique de la ligne soviétique est aussi à mettre en parallèle avec le contexte de parution de cette œuvre. Difficile de ne pas voir dans la sortie de ce livre un exemple des soubresauts politiques que vivait alors, entre 1965 (année de rédaction de ce livre) et 1967 (sa date de publication), la Tchécoslovaquie. 

Pourtant, Kundera réfutera plusieurs fois cette lecture, disant qu’il s’agissait avant tout d’un « roman d’amour ». Difficile de le contredire sur ce point. Comment ne pas voir que La Plaisanterie est aussi, et surtout, un roman d’amour ?

Une valeur galvaudée et une illusion démasquée ont le même pitoyable corps, elles se ressemblent et rien n’est plus aisé que de les confondre.

Un roman d’amour

Ce roman est avant tout celui des destins brisés. Ludvik fut écrasé par le courroux du Parti, tout comme Kostka qui, par moment, fut lui aussi terrassé par ceux qui voyaient en sa foi un potentiel danger. Jaroslav, ce si grand amoureux de musique, dû aussi changer ses plans pour raison familiale. Et Helena dont le mariage est brisé par des années d’éloignements et une passion dévorante pour Ludvik… Toute cette galerie de personnages a son lot de souffrances et d’illusions perdues.

Mais peut-être que celle qui nous émeut le plus, ici, est Lucie. La seule à qui Kundera n’a pas donné la parole. Procédé romanesque aussi radical que terriblement pertinent. Car en ne nous offrant pas son point de vue, alors même que la grande majorité de ce roman tourne autour d’elle, Kundera nous la révèle de la plus belle des manières : à travers les yeux de ceux qui ont croisé son chemin. Et en premier ceux de Ludvik, qui l’a aimé et qui l’aime peut-être encore.

C’est de cette histoire d’amour que parle avant tout ce livre : celle de Ludvik et Lucie. Dès sa rencontre et jusqu’à son retour à Brno, l’image de Lucie ne cesse de le hanter. Il en est tombé amoureux, et sa passion pour elle continue de grandir au fur et à mesure qu’il la voyait à travers le grillage du camp de travaux forcés où il résidait. Au point que cette passion dévorante ne se transforme en désir physique inarrêtable qui le conduisit à l’irréparable… et à la séparation.

Cette séparation est pour Ludvik une déchirure. Lui qui pensait pouvoir posséder Lucie, en faire sa femme, se voit contraint de vivre en son absence. Et cet éloignement aboutira à une forme de mythification de Lucie : cette femme si douce, si discrète et pourtant si mystérieuse, se transforme en souvenir idéalisé qui l’accompagnera tout le reste de sa vie. Elle devient insaisissable. Et c’est ce qui l’a rend ici si merveilleuse.

Depuis toujours j’aimais me répéter que Lucie m’était une espèce d’abstraction, une légende et un mythe, mais j’entrevoyais à présent, derrière la poésie de ces mots, une vérité sans poésie : je ne connaissais pas Lucie.

Quand la plaisanterie devient nostalgie et amertume

Ces deux grilles de lecture nous conduisent à appréhender désormais le titre de ce roman : La Plaisanterie. Il semble évident que les quelques lignes que Ludvik écrivit à sa petite amie et qui ont brisé sa vie représentent la première plaisanterie de ce roman. Une plaisanterie de mauvais goût, certes, mais qui jamais n’aurait dû prendre tant d’importance si le Parti n’avait pas été si autoritaire.

Cette blague transforma pour toujours Ludvik, le rendant aigri, amer et désabusé. Mais plus important sans doute, elle l’emmena à fomenter sa vengeance lorsque les circonstances s’y prêtèrent : coucher avec la femme de son persécuteur, Helena, pensant que cela affecterait Pavel, sans succès. Et lorsqu’on apprend que Kostka finit par coucher avec Lucie, celle avec qui Ludvik n’a jamais pu faire l’amour, on sent poindre une douce ironie, à la limite de la mauvaise plaisanterie…

Et en définitive, la plaisanterie dans ce livre est un peu partout. Elle se mue en un regard quasi tragi-comique sur l’existence des personnages qui nous sont ici présentés. Kundera porte à travers Ludvik, Kostka, Lucie Jaroslav et Kostka une vision assez sombre de la condition humaine. Tous vivent dans le passé, un passé qui les a certes profondément meurtris, mais qui les empêchent de vivre pleinement le présent, et sans jamais se projeter vers l’avenir. 

La figure la plus emblématique de ce regard somme toute terriblement pessimiste porté par Kundera est évidemment Ludvik. Sans être véritablement attachant, il est empreint d’une nostalgie qui le ronge. Tout son être est tourné vers un passé aussi noir qu’affreusement fondateur : c’est cette méprise qui a forgé une existence faite de ressentiment et, finalement, de tristesse. 

C’est peut-être ce qui restera une fois que l’on referme ce livre : les malentendus, les destins brisés et les illusions perdues qui conduisent à l’amertume, la rancœur et parfois même à la violence. Le tout porté par un regard acéré de son auteur pointant vers l’absurdité de la condition humaine. Magnifique.

Je sentais mon âme se recroqueviller sur elle-même, je la sentais reculer, et je m’effrayais à l’idée que, devant cet encerclement, elle n’avait pas où s’évader.


La Plaisanterie est un roman dense, polyphonique et tout de même assez exigeant. Suivre Ludvik, (surtout), Helena, Jaroslav et Kostka dans le récit des méandres de leur passé et des quelques jours passés à Brno est un voyage qui nécessite un brin d’efforts. Mais une fois entré dans ce livre, difficile d’en sortir. Les destins brisés et les illusions perdues de chacun de ces personnages nous portent tout au long de ce récit. En premier lieu, celui de Ludvik. Sans être le personnage le plus intéressant de ce roman, sa trajectoire est fascinante : viré du Parti communiste et de l’université pour une mauvaise blague, il tombera amoureux de Lucie, seule personnage qui ne nous offre pas son point de vue. Procédé romanesque aussi radical que terriblement pertinent puisqu’il permet d’envelopper la jeune femme dans un voile de mystère. Mais la plaisanterie ne s’arrête pas ici à quelques lignes écrites sur une carte postale, elle est présente tout au long de ce livre. Elle se mue en un regard quasi tragi-comique sur l’existence des personnages qui nous sont ici présentés par Kundera. Car l’auteur nous offre une vision assez pessimiste de l’existence humaine. Tous ses personnages sont coincés dans un passé qui, certes, ne leur a pas fait de cadeau, mais qui les empêche de se projeter vers l’avenir. De fait, ils ont tous acquis une forme d’amertume sur leur existence face à tant d’illusions perdues. Kundera magnifie ici l’absurdité de la condition humaine qui ne tient, parfois, à pas grand chose.

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