Introduction à la pensée complexe -Edgar Morin (1990)

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Un essai court mais particulièrement dense, qui nous ouvre les portes de la complexité du réel. Sans la circonscrire, Morin nous donne des clefs pour mieux l’appréhender.

Un essai particulièrement éclairant qui nous ouvre les portes vers la complexité sans pour autant la circonscrire.

Introduction à la pensée complexe, Edgar Morin, Editions Points, 2014 (1990)
Nous demandons à la pensée qu’elle dissipe les brouillards et les obscurités, qu’elle mette de l’ordre et de la clarté dans le réel, qu’elle révèle les lois qui le gouvernent. Le mot de complexité, lui, ne peut qu’exprimer notre embarras, notre confusion, notre incapacité à définir de façon simple, à nommer de façon claire, à ordonner nos idées. Sa définition première ne peut fournir aucune élucidation : est complexe ce qui ne peut se résumer en un maître mot, ce qui ne peut se ramener à une loi ni se réduire à une idée simple. La complexité est un mot problème et non un mot solution.
Edgar Morin propose ici un mode de pensée pour affronter la complexité du monde qui nous entoure.


Edgar Morin est l’un de ces penseurs dont la trajectoire dépasse les frontières disciplinaires et nationales. Sociologue, philosophe, anthropologue, son œuvre impressionne par son éclectisme et sa cohérence, toujours animée par une volonté d’interroger le monde dans sa totalité. Né en 1921, il a traversé les soubresauts du XXᵉ siècle, et c’est dans ce contexte d’incertitudes qu’il a forgé une pensée ouverte, vigilante, résolument interdisciplinaire. Si Morin est devenu une figure incontournable des sciences humaines, c’est parce qu’il n’a cessé de poser la même question : comment penser ce qui est complexe ?

Son livre Introduction à la pensée complexe occupe une place particulière dans cette œuvre foisonnante. Publié en 1990, il ne prétend pas offrir une « méthode » achevée (il a déjà écrit La Méthode composé de 6 volumes dont la publication s’étale de 1977 à 2004). Non, ce livre doit se comprendre plutôt comme une entrée, une invitation à cheminer vers une manière de penser capable de tenir ensemble l’un et le multiple, l’ordre et le désordre, la certitude et l’incertitude. Ce n’est pas un manuel, mais une boussole. Morin y déploie ses concepts avec clarté, tout en refusant les simplifications abusives qui trahiraient la richesse du réel.

Nous sommes condamnés à la pensée incertaine, à une pensée criblée de trous, à une pensée qui n’a aucun fondement absolu de certitude. Mais nous sommes capables de penser dans ces conditions dramatiques.

Dans un monde qui tend à compartimenter les savoirs, à séparer la biologie de la sociologie, la politique de l’économie, ou encore la science de la philosophie, Morin propose un geste salutaire : reconnecter. Penser la complexité, c’est accepter que le réel se tisse de relations, de boucles, d’interactions, parfois imprévisibles. À l’heure où nos crises écologiques, sanitaires et sociales révèlent l’imbrication des phénomènes, cette approche apparaît ainsi d’une actualité brûlante.

Lire ce livre, c’est donc se confronter à une exigence intellectuelle, mais aussi à une éthique : celle d’apprendre à penser sans mutiler la réalité, sans réduire l’un à l’autre, sans céder à la facilité de la simplification. Ce petit livre, d’une centaine de pages, agit comme un manifeste : bref, mais dense, limpide mais fertile, il condense en quelques chapitres une orientation philosophique qui irrigue l’ensemble de l’œuvre de Morin.

Penser au-delà de la simplification

Morin part d’un simple constat qui veut que notre mode de pensée dominant, hérité du rationalisme classique et notamment de Descartes, tend à réduire tous les objets qu’il étudie : « Nous vivons sous l’empire des principes de disjonction, de réduction et d’abstraction dont l’ensemble constitue ce que j’appelle le “paradigme de simplification“ ». Sans renier les avancées majeures qu’à permis ce paradigme, Morin en perçoit néanmoins ses limites. 

Réduire, c’est isoler un objet de son contexte, fragmenter un tout en parties, privilégier une explication unique. Ce geste a rendu possible l’efficacité des sciences modernes : en simplifiant, on mesure, on calcule, on modélise. Mais il a aussi un coût : celui de perdre la richesse des interactions et des dynamiques qui constituent la réalité.

Ainsi, on arrive à l’intelligence aveugle. L’intelligence aveugle détruit les ensembles et les totalités, elle isole tous ses objets de leur environnement.

Morin ne propose pas de rejeter la simplification, mais de la compléter. Penser la complexité, c’est reconnaître que la simplification est une opération utile, mais partielle. Elle ne doit pas être confondue avec le réel. Ainsi, comprendre un phénomène social ne saurait se limiter à des chiffres statistiques ; il faut aussi tenir compte de la culture, de l’histoire, des subjectivités.

La pensée complexe s’oppose donc moins à la rigueur qu’à l’aveuglement. Elle refuse les cloisonnements et cherche à articuler plutôt qu’à séparer. Morin insiste : le réel est tissé de paradoxes et de contradictions. Vouloir les effacer pour « clarifier » revient souvent à mutiler la compréhension.

En ce sens, cette introduction proposée par Morin est d’abord une critique de nos habitudes intellectuelles. Elle invite à un pas de côté, à interroger notre manière même de produire du savoir, et à en voir les limites.

Nous voyons comme l’agitation, la rencontre au hasard sont nécessaires à l’organisation de l’univers. On peut dire du monde que c’est en se désintégrant qu’il s’organise. Voici une idée typiquement complexe. Dans quel sens ? Dans le sens où nous devons unir ensemble deux notions qui, logiquement, semblent s’exclure : ordre et désordre.

Ordre, désordre, interaction et organisation

Une fois qu’on a admis les limites de la simplification, se pose une question : comment appréhender la complexité du réel ? C’est ici que Morin nous invite à repenser notre perception du réel sous le prisme de quatre notions clés : ordre, désordre, interaction et organisation. 

Là où la pensée classique privilégiait l’ordre comme principe fondateur du cosmos, Morin rappelle que le désordre n’est pas seulement une menace ou une aberration ; il est une composante constitutive de la réalité. Mieux, le désordre est source d’ordre : « Cela nous conduit à une idée stupéfiante ; l’univers commence comme une désintégration, et c’est en se désintégrant qu’il s’organise. » Les deux s’alimentent en permanence pour permettre une forme d’organisation.

Dans le vivant, par exemple, tout organisme vivant se trouve tiraillé entre deux pôles : celui de l’ordre, porté par tous les mécanismes complexes qui le maintiennent en vie, lui permettant de se reproduire ; et celui du désordre inhérent à sa condition de vivant qui vont le conduire à la mort. Dans la société, le conflit et l’incertitude nourrissent le changement et l’innovation. Vouloir penser seulement en termes d’ordre, c’est donc passer à côté de cette dynamique vitale.

Mais Morin va plus loin : l’organisation naît précisément de l’articulation entre ordre et désordre. L’univers, la vie, la pensée humaine émergent de cette tension permanente. La complexité n’est donc pas chaos, mais un tissu instable où ordre et désordre se fécondent mutuellement par des interactions complexes.

Tout système complexe doit donc s’ajuster en permanence entre ordre et désordre. Mais ce n’est pas suffisant pour appréhender la complexité de certains systèmes qui  reposent aussi sur une organisation bien particulière. Fidèle à lui-même, et après avoir présenté l’apport de certaines théories (théorie des systèmes, cybernétique, théorie de l’information notamment), le penseur nous amène au concept d’auto-organisation, voire d’auto-éco-organisation, concept complexe par excellence. 

L’auto-éco-organisation, c’est la capacité d’un système à être autonome tout en interagissant avec son environnement qu’il modifie tout en se modifiant lui-même. Il s’agit donc d’un système ouvert dans lequel la partie est présente dans le tout, et le tout dans la partie. Un peu à l’image des cellules du corps humain : seules, elles font partie d’un ensemble de milliards de cellules qui composent notre corps , mais elles contiennent également, via l’ADN, le tout. Et elles interagissent constamment entre elles, et avec notre environnement, tout au long de notre vie.

Avec cette explication, nous en sommes encore qu’au stade de l’individu. Mais l’individu lui-même représente un tout, qui est lui-même une composante d’un collectif (groupes, sociétés, nations, etc). 

C’est en ce sens que la pensée complexe promue par Morin est transdisciplinaire : la biologie seule ne peut expliquer le fonctionnement d’un être humain ; la chimie non plus. Il faut pour cela y ajouter la psychologie, la sociologie, l’anthropologie, l’histoire et nombre de disciplines pour tenter d’en saisir toute sa complexité, si tant est que cela soit possible.

J’ai posé le tétragramme ordre/désordre/interaction/organisation. Ce tétragramme est incompressible. L’on ne peut ramener l’explication d’un phénomène ni à un principe d’ordre pur, ni à un principe de désordre pur, ni à un principe d’organisation ultime. Il faut mêler et combiner ces principes-là.

Penser la complexité

Edgar Morin pose ainsi les fondements de ce qu’il appelle la pensée complexe. Mais encore une fois, le philosophe ne prétend pas ici révéler toute la complexité de la complexité si j’ose dire, ni même la résoudre. Tout juste nous donne-t-il certaines clés pour mieux l’appréhender : « Je ne prétends pas porter le discours à achèvement (d’autant plus que j’ai montré qu’il ne peut être qu’inachevé). Procédant par cracking, intégration et réflexion, j’ai voulu essayer de lui donner une figure. »

Une fois tous ces jalons posés, Morin pose trois grands principes qui peuvent nous aider à penser la complexité : 

  • le principe dialogique : dans un système complexe, deux logiques cohabitent, interagissent et sont nécessaires l’une à l’autre. Morin prend l’exemple de la reproduction et de l’existence individuelle pour l’illustrer. Les organismes vivants sont fait pour se reproduire, mais aussi pour exister par eux-mêmes, ce qui peut parfois entrer en confrontation. De manière plus générale, ce sont les principes d’ordre et de désordre qui sous-tendent un système complexe.
  • le principe de récursion organisationnelle. En prenant l’image du tourbillon, le philosophe nous montre qu’un processus récursif « est un processus où les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui les produit. On retrouve l’exemple de l’individu, de l’espèce et de la reproduction. ». Cette idée est au fondement d’un système complexe et de son organisation.
  • le principe hologrammique. « Dans un hologramme physique, le moindre point de l’hologramme contient la quasi-totalité de l’information de l’objet représenté. Non seulement la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie. »

Ces trois principes sont, pour nous, des points d’accès à la complexité qui nous permettent d’appréhender les processus complexes qui se cachent dans le réel et ses phénomènes.

Vers une réforme de la pensée

Penser la complexité est tout sauf une mince à faire. Surtout dans un système de pensée qui cloisonnent les savoirs, qui les comprime sans réellement les faire interagir ensemble. C’est pour cette raison qu’au terme de son essai, Morin, en excellent épistémologue,  formule une ambition plus vaste : la réforme de la pensée. 

Il ne s’agit pas d’une réforme institutionnelle, mais d’une mutation de notre manière de concevoir et d’enseigner les savoirs. La pensée complexe appelle à briser les frontières disciplinaires, à renouer les fils entre les sciences de la nature, de l’homme et de la société.

Cette réforme ne se décrète pas, elle s’apprend. Elle suppose une éducation qui habitue les esprits non seulement à manier des outils analytiques, mais aussi à composer avec l’incertitude, la contradiction, l’interdépendance. C’est un apprentissage de la vigilance et de l’humilité : accepter que toute connaissance est limitée, située, susceptible d’évoluer.

Loin d’être une utopie lointaine, cette réforme répond à des urgences concrètes. Les crises globales exigent des savoirs capables de relier, d’embrasser la complexité du réel. C’est pourquoi Morin voit dans la pensée complexe non seulement un projet théorique, mais une nécessité pratique. On comprend alors que cette Introduction à la pensée complexe ne se contente pas de décrire un problème ; il esquisse un horizon, une tâche pour notre temps.

Je crois profondément que moins une pensée sera mutilante, moins elle mutilera les humains. Il faut se rappeler les ravages que les visions simplifiantes ont fait, pas seulement dans le monde intellectuel, mais dans la vie. Bien des souffrances que subissent des millions d’êtres résultent des effets de la pensée parcellaire et unidimensionnelle.

Lire Morin, c’est donc accepter de se laisser déstabiliser. Loin des certitudes rassurantes, sa pensée nous place face à l’épaisseur du réel. Ce livre n’est pas une fin, mais un début : celui d’un cheminement vers une manière de penser plus juste, plus ouverte, plus apte à répondre aux défis du monde contemporain.

Ce livre est peut-être la meilleure porte d’entrée vers l’œuvre d’Edgar Morin. Lui qui a toujours œuvré pour la transdisciplinarité de la connaissance, trace avec cet essai une voie pour mieux appréhender la complexité. Voulant dépasser le paradigme de la simplification que la pensée moderne a mis en œuvre depuis Descartes, et sans nier pour autant les immenses apports qu’il nous a donné, Edgar Morin tente ici de nous donner les clés pour mieux comprendre ce qu’est la complexité. Par delà ordre et désordre, interaction et organisation, il nous montre que tout système complexe est un système autonome, qui s’auto-alimente tout en interagissant avec son environnement. Penser la complexité, c’est donc admettre que la simplification et la réduction ne peuvent à elles seules nous permettre d’appréhender le réel dans sa totalité, si totalité il y a. À trop vouloir simplifier les choses, on en vient à passer à côté de toute leur subtilité. À trop vouloir cloisonner les disciplines, on en vient à isoler des phénomènes qui demandent justement une transdisciplinarité pour mieux les appréhender. À l’image de l’être humain, que la biologie seule ne peut concevoir dans toute sa complexité et qui nécessite également d’autres disciplines comme la psychologie, la sociologie, la chimie, ou encore l’histoire pour espérer mieux le connaître. Penser la complexité, enfin, c’est aussi accepter que l’on ne peut tout savoir, qu’il y a des certitudes qu’il faut mieux évacuer, car le hasard et l’imprévisibilité sont de mise dans notre quête de connaissance. Bref, lire Morin c’est accepter que la complexité soit non seulement une constituante fondamentale de notre monde, mais qu’elle est nécessaire pour appréhender les grands défis que nous sommes en train de traverser.

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