Cet essai d’Arendt, qui rassemble huit de ses articles, éclaire notre modernité de toute sa force et nous pousse à nous interroger sur notre relation à notre passé.

La crise de la culture, Hannah Arendt, Folio, 1989 (1961)
L’homme se tient sur une brèche, dans l’intervalle entre le passé révolu et l’avenir infigurable. Il ne peut s’y tenir que dans la mesure où il pense, brisant ainsi, par sa résistance aux forces du passé infini et du futur infini, le flux du temps indifférent.
Chaque génération nouvelle, chaque homme nouveau doit redécouvrir laborieusement l’activité de pensée. Longtemps, pour ce faire, on put recourir à la tradition. Or nous vivons, à l’âge moderne, l’usure de la tradition, la crise de la culture.
Il ne s’agit pas de renouer le fil rompu de la tradition, ni d’inventer quelque succédané ultra-moderne, mais de savoir s’exercer à penser pour se mouvoir dans la brèche.
Hannah Arendt, à travers ces essais d’interprétation critique – notamment de la tradition et des concepts modernes d’histoire, d’autorité et de liberté, des rapports entre vérité et politique, de la crise de l’éducation -, entend nous aider à savoir comment penser en notre époque.
Tous ceux qui ont, un tant soit peu, étudié la philosophie sont un jour tombés sur le nom d’Hannah Arendt. D’une part, parce qu’il s’agit malheureusement de l’une des rares femmes ayant marqué durablement cette discipline, devenant pour beaucoup une « classique » aux côtés d’autres grands noms masculins.
D’autre part, et part essentielle s’il en est, parce ses travaux se sont concentrés sur les grands basculements du XXe siècle. A ce titre, Hannah Arendt est la philosophe du totalitarisme, du travail et, plus globalement, de la modernité.
Née en 1906 et décédée en 1975, la philosophe a dû très tôt quitter l’Allemagne (le nazisme grandissant) pour se réfugier aux Etats-Unis. C’est essentiellement outre Atlantique qu’elle fera carrière et qu’elle écrira des essais aujourd’hui devenus des références. On pense notamment aux Origines du totalitarisme (1951) ou à Eichmann à Jérusalem (1963).
Outre ces deux ouvrages, essentiellement tournés vers la Seconde Guerre mondiale et les monstruosités qui gravitent autour, un autre de ses livres est entré dans la postérité. Aujourd’hui encore, il est étudié dans les lycées et universités, et cité dans le débat public. Et force est de constater que les objets qu’il traite, les réflexions qu’il nous partage, s’y prêtent particulièrement.
Ce livre, c’est La crise de la culture. Initialement paru en 1961, il a été réédité et enrichi de deux textes et d’une préface en 1968. Il rassemble désormais huit articles écrits de 1954 à 1964 qu’Hannah Arendt a rédigés sur des thématiques aussi variées que la tradition, l’histoire, la vérité, la culture, l’instruction ou les sciences.
C’est pour cette raison que le titre donné à sa traduction française est sans doute trop réducteur. Pour mieux comprendre toute l’ampleur de ce livre, il est sans doute plus avisé de renvoyer à son titre anglais, Beyond Past and Future, qui tient compte de la richesse des sujets abordés, et tente d’en établir un fil conducteur. Il nous permet, également, d’en saisir toute son ambition.
Conceptuellement, nous pouvons appeler la vérité ce que l’on ne peut pas changer ; métaphoriquement, elle est le sol sur lequel nous nous tenons et le ciel qui s’étend au-dessus de nous.
Le monde en brèche
Si ce livre semble, de prime abord, relativement abordable, il nous suffit de lire ses premières pages pour comprendre que sa lecture sera particulièrement exigeante. Les titres de ses huit essais laissaient en effet présager une certaine densité dans la pensée qui y sera développée : Qu’est-ce que l’autorité ? ; Qu’est-ce que la liberté ? ; Vérité et politique. En s’attaquant en apparence à des concepts courants de la philosophie, on pouvait s’attendre à ce qu’Hannah Arendt y apporte ses propres définitions.
Toutefois, on comprend vite que son approche sera quelque peu différente. Ne nous méprenons pas : Arendt traite bien de ces questions. En revanche, toute l’originalité de sa pensée réside dans l’éclairage qu’elle leur apporte. Elle les met en perspective dans une approche historique né d’un constat terrible : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (contexte qu’il convient d’avoir en tête lorsqu’on lit ce livre), et sans doute plus que jamais, l’homme se trouve sur une brèche, pris dans un espace-temps qui a rompu le fil entre le passé et l’avenir.
C’est en ce sens que le titre de la version originale de ce livre lui rend bien plus hommage que celui de la version française. Il permet de situer les travaux d’Arendt dans un mouvement plus global et de mettre l’accent sur ce concept clé : la brèche. Pour elle, l’homme a toujours vécu entre le passé et le futur, dans ce présent modulé par la pensée, dans cette brèche qui « n’est pas un phénomène moderne ».
Or, à ses yeux, alors que depuis les Romains cette brèche se rattachait sans cesse au passé, était en lien étroit avec lui, grâce à une tradition et des concepts clés, force est pour elle de constater que le lien avec le passé est aujourd’hui rompu. Et que le futur est des plus incertains.
L’ensemble de ces textes n’a donc ainsi nul autre objectif que celui-ci : « découvrir les origines réelles des concepts traditionnels afin d’en extraire à nouveau l’esprit originel qui s’est si tristement évaporé des mots clefs mêmes de la langue politique […] laissant derrière des coquilles vides ». C’est tout l’enjeu de ce livre.
La rupture dans notre tradition est maintenant un fait accompli. Elle n’est ni le résultat du choix délibéré de quelqu’un ni susceptible d’être changée par une décision à venir.
La modernité en crises
Le point de départ d’Hannah Arendt est la modernité, ce monde conçu par les hommes qu’elle voit évoluer sous ses yeux. Dans ces années 1950 et 1960, elle voit dans ce monde une multitude de crises. Celle de la culture, de l’instruction, de l’autorité, de la religion, de la science mais, et sans doute la plus importante, celle de la pensée.
Comme tous les autres domaines, la pensée a, depuis les Grecs, toujours reposé sur une tradition qui permettait à chaque nouvelle génération de bâtir une réflexion nouvelle grâce aux travaux fournis par les précédentes. Or, la philosophe remarque que trois penseurs ont, sans le vouloir peut-être, attaqué la tradition philosophique et politique en ce qu’elle était trop abstraite, parce qu’elle dérivait du « monde des idées » de Platon, et l’ont ramené à une certaine forme de matérialité.
Ces trois penseurs sont, Kierkegaard, Nietzsche et Marx. Kierkegaard à travers le doute vis-à-vis de la raison, Nietzsche avec son concept de vie, et Marx avec l’importance qu’il donna au travail furent les premiers penseurs à s’émanciper de la tradition. Ils furent « les premiers à oser penser sous la houlette d’aucune autorité quelle qu’elle fût ».
C’est ainsi qu’Hannah Arendt arriva à figer historiquement cette période durant laquelle la tradition fut respectée : « Notre tradition de pensée politique a un commencement bien déterminé dans les doctrines de Platon et d’Aristote. Je crois qu’elle a connu une fin non moins déterminée dans les théories de Karl Marx ».
Parce que le monde est fait par des mortels, il s’use ; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux.
Cette tradition, née chez les Grecs, avait été magnifiée par les Romains, grâce à leur concept de fondation. Elle était alors associée à deux autres concepts : l’autorité, la religion. Mais tour à tour, pendant deux millénaires, cette « trinité » a été attaquée pour finalement se distendre et s’évanouir. On a ainsi vu disparaître, entre autres choses, trois ordres d’autorité : le platonisme, l’empire romain et le christianisme.
Ce faisant, en rompant avec le passé, sous prétexte d’être moderne, l’humanité perd de sa dimension, et se retrouve lâchée dans la fameuse brèche sans aucun repère face à un avenir incertain. Et de cette rupture, naissent de nombreuses crises, dont la crise de la culture, qui donne le nom à ce livre. Que ce soit la culture, l’éducation, la liberté ou encore la politique, notre modernité ne peut que s’abîmer en s’affranchissant ainsi du cadre qui nous a fait.
Face à ce constat, cette tradition perdue, ce monde moderne oublieux du passé, il y a les progressistes et les conservateurs. Mais les deux sont les revers d’une même médaille pour Arendt : les uns veulent la fin de la tradition, les autres veulent y revenir. Mais que ce soit l’un ou l’autre, cela ne veut pas dire un progrès de la liberté, ni de l’action (cette faculté proprement humaine de construire un monde commun, concept fondamental chez Arendt).
L’époque moderne, avec son aliénation du monde croissante, a conduit à une situation où l’homme, où qu’il aille, ne rencontre que lui-même. Tous les processus de la terre et de l’univers se sont révélés faits par l’homme, réellement ou potentiellement.
Un essai dense mais parfois un brin nébuleux
On le voit, Arendt se penche ainsi sur de nombreuses dimensions de notre vie en société, de ce monde commun que nous avons créé. Ce qui lui importe, au fond, c’est que les hommes puissent continuer à jouir de ce « double don de la liberté et de l’action » pour leur permettre d ‘ « établir une réalité bien à eux ».
En s’attaquant ainsi aux nombreuses dimensions de la politique, de cette capacité de l’être humain à s’inscrire, collectivement, dans une histoire, Arendt nous offre des pistes de réflexion particulièrement intéressantes sur des sujets aussi variés que les sciences, la société de masse, le mensonge ou encore l’art.
A bien des égards, ces textes nous offrent ainsi des considérations originales sur des sujets qui sont encore, très contemporains. Comme celui, au hasard, du rapport du savant à ses objets de recherche : « Le simple fait que des physiciens aient désintégré l’atome sans la moindre hésitation au moment même où ils ont su le faire, bien que pleinement conscients des énormes potentialités destructrices d’une telle opération, montre que le savant en tant que tel ne se soucie même pas de la survie de la race humaine sur terre, plus plus d’ailleurs que de la survie de la planète ».
Avec La crise de la culture, Hannah Arendt nous offre ainsi un livre dense et, d’une manière générale, très pertinent. Contrairement à ce qu’elle déplore, elle s’appuie, elle, sur de nombreux penseurs qui ont contribué à cette tradition (Descartes, Machiavel, Hegel, Kant, etc.). Ainsi, à la lecture de ses réflexions, on sent chez elle une grande ambivalence entre pessimisme et désespoir. D’un côté, il nous semble déceler chez elle une forme de nostalgie d’un monde révolu. De l’autre, de manière sous-jacente, elle nous enjoint à rebâtir un monde en commun.
Enfin, en guise de conclusion, peut-être quelques mots sur le style Arendt. Il est indéniable que le propos est ici particulièrement éclairant. En revanche, sa plume est dense, sans doute trop, nous offre des phrases parfois longues, et, nous a-t-il semblé, inutilement nébuleuses. Pour ceux qui ne sont pas habitués à ses textes, comme nous l’avons été ici, difficile de ne pas voir, parfois, une forme de brouillard recouvrir certaines de ses pages.
Ce qui explique qu’elle soit pour beaucoup inclassable ; que d’autres, à droite comme à gauche, libéraux comme conservateurs, puissent y trouver des arguments appuyant leurs idées. Et qu’elle puisse aussi être, outre pour sa proximité avec Heidegger, ce philosophe allemand tombé dans le nazisme, sujette à des critiques légitimes.
Les hommes sont libres – d’une liberté qu’il faut distinguer du fait qu’ils possèdent le don de la liberté – aussi longtemps qu’ils agissent, ni avant ni après ; en effet, être libre et agir ne font qu’un.
La crise de la culture est un ouvrage particulièrement éclairant sur notre modernité. Il rassemble huit articles qu’Hannah Arendt a rédigés sur des thématiques aussi variées que la tradition, l’histoire, la vérité, la culture, l’instruction ou les sciences. C’est pour cette raison que pour mieux comprendre toute l’ampleur de ce livre, il est sans doute plus avisé de renvoyer à son titre anglais, Beyond Past and Future, qui tient compte de la richesse des sujets abordés, et tente d’en établir un fil conducteur. Ce fil conducteur, c’est cette brèche entre le passé et l’avenir dans laquelle l’homme vit continuellement. Or, ce qui, pour Arendt, constitue la caractéristique fondamentale de notre modernité, depuis le XXe siècle, c’est la rupture avec le passé. La trinité sur laquelle reposait notre société occidentale, qu’elle fait dater des Romains, fondée sur la tradition, l’autorité et la religion, n’est plus. La pensée contemporaine s’est affranchie de tous ces repères. De là naissent toutes sortes de crises, dont celle qui donne le nom français à ce livre. Ce faisant, Arendt se penche sur de nombreuses dimensions de notre vie en société, de ce monde commun que nous avons créé. En s’attaquant ainsi aux nombreuses dimensions de la politique, de cette capacité de l’être humain à s’inscrire, collectivement, dans une histoire, Arendt nous offre des pistes de réflexion particulièrement intéressantes sur des sujets aussi variés que les sciences, la société de masse, le mensonge ou encore l’art. Ce livre est donc globalement très enrichissant. Néanmoins, concernant son style, force est de constater qu’il est dense, exigeant, un peu trop sans doute. Certains passages peuvent apparaître, pour ceux qui ne sont pas habitués à ses travaux, relativement nébuleux et sujets à interprétations. Ce qui explique qu’elle soit, pour beaucoup, inclassable ; que d’autres, à droite comme à gauche, libéraux comme conservateurs, puissent y trouver des arguments appuyant leurs idées. Un livre qui présente toute de même encore aujourd’hui des réflexions qui éclairent notre monde.