Le Prince – Nicolas Machiavel (1513)

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Un essai qui nous plonge aux fondements de la pensée politique moderne : ce petit livre introduit au coeur de la réflexion le pragmatisme et le réalisme, au détriment de la religion et de la morale.

Un essai qui nous plonge aux fondements de la pensée politique moderne : ce petit livre introduit au coeur de la réflexion le pragmatisme et le réalisme, au détriment de la religion et de la morale.

Le Prince, Nicolas Machiavel, Gallimard, « Folio », 1980 (1513)
« Après que le duc eut occupé la Romagne, il trouva que le pays était plein de larcins, de brigandages et d’abus de toutes sortes : il pensa qu’il était nécessaire pour le réduire en paix de lui donner un bon gouvernement. À quoi il proposa messire Remy d’Orque, homme cruel et expéditif. Celui-ci en peu de temps remit le pays en tranquillité et union. Mais ensuite Borgia, estimant qu’une si excessive autorité n’était plus de saison, voulut montrer que, s’il y avait eu quelque cruauté, elle n’était pas venue de sa part, mais de la mauvaise nature du ministre. Prenant là-dessus l’occasion au poil, il le fit un beau matin, à Cesena, mettre en deux morceaux, au milieu de la place, avec un billot de bois et un couteau sanglant près de lui. La férocité de ce spectacle fit le peuple demeurer en même temps content et stupide. »


Né en 1469 et mort en 1527, Nicolas Machiavel est sans doute l’un des penseurs les plus importants de l’histoire de la pensée occidentale. En tout cas, il fait indubitablement partie de ces philosophes qui ont marqué la pensée politique de son empreinte. 

Fin connaisseur de l’Antiquité et observateur assidu de l’Italie de son temps, il est l’auteur d’une œuvre particulièrement riche. Parmi ses écrits les plus connus, figure La Mandragore, une pièce de théâtre écrite en 1524 et jouée pour la première fois en 1526, mais aussi ses Discours sur la première décade de Tite-Live, écrit entre 1513 et 1520, ou encore L’Art de la guerre (1521). 

Néanmoins, c’est évidemment son essai intitulé Le Prince qui représente le marqueur le plus important de cette œuvre foisonnante. Ce traité politique a inspiré les grands penseurs des siècles suivants, et il fait partie, encore aujourd’hui, des essais politiques les plus lus. Pourtant, si cet ouvrage majeur a été écrit en 1513, il ne sera publié qu’en 1532, quelques années après la mort de Machiavel.

Pour présenter le sujet de ce livre, rien de tel que de reprendre les mots de Machiavel lui-même, qui l’évoque dans une lettre à son ami Francesco Vettori :  cet « opuscule » traitera de « ce que c’est que la souveraineté, combien d’espèce il y en a, comment on l’acquiert, comment on la garde, comment on la perd ». 

Bref, en reprenant des exemples historiques issus de l’Antiquité, comme de l’histoire plus récente de l’Italie du XVe siècle, Machiavel donne des pistes de réflexion et des conseils à ceux qui veulent le pouvoir politique et le garder (il dédiera d’ailleurs ce livre à Laurent II de Médicis). Si cet essai est tout de même daté historiquement, et s’il manifeste par endroit l’envie de Machiavel de prendre part aux grandes affaires de son temps, il reste néanmoins un formidable traité sur la politique.

Les principaux fondements de tous les Etats, aussi bien les nouveaux que les anciens et les mixtes, sont les bonnes lois et les bonnes armes.

Un essai aux considérations universelles

Bien que ce texte soit, à juste raison, considéré comme une œuvre majeure de la philosophie politique, il est important, me semble-t-il, d’évacuer ici deux réticences que l’on peut avoir à son sujet. 

D’une part, il s’agit d’un essai relativement court (une grosse centaine de pages tout au plus en fonction des éditions) et, d’autre part, il reste globalement assez accessible pour qui n’est pas un lecteur assidu de philosophie. En d’autres termes, Le Prince de Machiavel fait partie de ces ouvrages qui peuvent être conseillés pour débuter en philosophie politique.

Une fois ceci posé, comment se présente cet essai ? En ce qui concerne sa forme, il est composé de vingt-six chapitres, qui traitent de sujets aussi divers que variés : les différentes formes de gouvernement, les façons d’obtenir le pouvoir (de manière héréditaire, ou via des conquêtes guerrières), les manières de le garder, les qualités que doit avoir tout bon prince, la manière dont il doit traiter ses sujets… bref autant d’éléments qui doivent être pris en compte lorsqu’on obtient le pouvoir et qu’on l’exerce.

A travers toutes ces réflexions (certaines plus pertinentes que d’autres, me semble-t-il), Machiavel aborde des thématiques universelles telles que la guerre, la cruauté, la clémence ou encore la haine et l’amour qu’un souverain peut susciter auprès de son peuple. 

Ce livre est aussi l’occasion pour Machiavel de développer des concepts qui seront par la suite discutés longuement par ses successeurs. On pense notamment à la ruse et la force (assimilée au renard et au lion), et à leur rapport entre eux. Le prince doit chercher en permanence un équilibre entre eux, et user de l’un ou de l’autre en fonction des circonstances.

Mais, et surtout, ce sont les deux notions clés de la pensée de Machiavel que l’on découvre ici : la virtù et la fortune. La virtù est chez lui cette énergie humaine, proactive, assimilable au génie ou à la volonté, d’une personne ou d’un peuple. La fortune est quant à elle tout ce qui peut s’abattre, de manière extrinsèque, sur un homme ou sur un peuple, tout ce sur quoi l’homme n’a pas la main. Ces deux forces, la virtù et la fortune, sont en permanence en confrontation.

Ce livre représente ainsi l’ensemble des règles générales que Machiavel peut donner à un prince, monarque, ou gouvernement et, de ce fait, se place de son point de vue. Cet essai est ainsi écrit à hauteur de dirigeant, et non à hauteur du peuple.

Qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi tant de gens qui ne sont pas gens de bien. Aussi est-il nécessaire au prince qui se veut conserver d’apprendre à pouvoir n’être pas bon et d’en user ou n’user pas selon la nécessité. 

Une pensée souvent simplifiée

Ce qui nous reste aujourd’hui de Machiavel, c’est peut-être surtout cet adjectif, « machiavélique ». Or, il est curieux de voir comment ce terme est particulièrement éloigné de la pensée de l’auteur auquel il est rattaché. En effet, selon le Larousse, machiavélique signifie « qui est d’une grande perfidie, d’une scélératesse tortueuse ». Bref, qui use de la manipulation et de la ruse pour arriver à ses fins.

Certes, Machiavel fait souvent ici l’éloge, de manière déguisée, de cette fameuse maxime : « la fin justifie les moyens ». Plusieurs passages sont, de ce point de vue, assez terribles. On pense notamment à sa justification de la violence radicale lorsqu’un prince s’accapare un nouveau territoire : « il n’y a point de plus sûre manière pour jouir d’une province que de la mettre en ruine ». 

Pourtant, la pensée de Machiavel ne peut être réduite à cette négation simple et gratuite de la morale en politique, de ce cynisme qui lui colle encore à la peau. Penser de la sorte est, au fond, le résultat d’une lecture excessivement littérale de ce que nous dit exactement le penseur florentin. C’est une façon, ni plus ni moins, de tronquer le fond de son propos.

Machiavel n’est pas dupe, il connaît la réalité de la politique qui est, sans doute, l’un des grands invariants de l’humanité. D’ailleurs, il est surprenant de voir ici combien l’auteur est particulièrement pessimiste sur la nature humaine. Pour lui, les hommes sont égoïstes, individualistes, envieux, et même mauvais par nature : « Les hommes toujours se découvrent à la fin méchants, s’ils ne sont par nécessité contraints d’être bons. »

C’est pour cette raison que Machiavel peut conseiller d’user de la violence en politique, comme de la cruauté. Mais il s’agit bien plus de l’exception à la règle que de la règle elle-même. C’est en ce sens qu’il évoque la cruauté bonne : « On peut appeler bonne cette cruauté (si l’on peut dire y avoir du bien au mal), qui s’exerce seulement une fois, par nécessité de sa sûreté, et puis ne se continue point ». Une cruauté qui s’exerce par le prince tout le temps est, aux yeux de Machiavel, vouée à l’échec, puisqu’elle fera naître chez ses sujets une haine qui ne pourra aboutir qu’à des tentatives de vouloir le renverser.

En réalité, en lisant bien Machiavel, on s’aperçoit que, s’il reconnaît par pragmatisme qu’un prince doit être capable de parfois faire le mal, ce ne peut être que pour ne plus avoir à y avoir recours par la suite. En d’autres termes, un prince doit pouvoir être cruel quand il le faut pour faire de son acte un exemple et éviter que des problèmes plus importants n’adviennent par la suite. Mais la conduite du prince doit, le plus souvent possible, s’approcher du bien. 

Pour résumer, un prince doit  « ne pas s’éloigner du bien, s’il peut, mais savoir entrer au mal, s’il le faut. » C’est en ce sens que la pensée de Machiavel est plus subtile qu’il n’y paraît de prime abord.

Là-dessus naît une dispute : vaut-il mieux être aimé que craint, ou l’inverse ? Je réponds qu’il faudrait être et l’un et l’autre ; mais comme il est bien difficile de les marier ensemble, il est beaucoup plus sûr de se faire craindre qu’aimer, quand on doit renoncer à l’un des deux.

Les fondements de la pensée politique moderne

On le voit, si Machiavel a marqué la philosophie politique, c’est parce que sa pensée est profondément marquée par le pragmatisme. Fort de ses quelques expériences au sein de la seconde chancellerie de Florence, qui l’amènera à voyager en France notamment, il éclaire l’exercice du pouvoir de ses observations et des conclusions qu’il a pu en tirer.

De manière plus générale, Machiavel introduit le réalisme en politique : « il m’a semblé plus convenable de m’en tenir à la vérité effective de mon sujet qu’à ce qu’on imagine à son propos. Plusieurs se sont imaginé des républiques et des principautés qui ne furent jamais vues ni connues pour vraies. ». On peut imaginer ici qu’il a en ligne de mire la fameuse république de Platon.

En d’autres termes, il s’intéresse à la réalité politique, à tout ce qui influe sur le cours des choses. Pour Machiavel, tout ce qui importe est la façon dont un Etat est géré, administré, et les manières de répondre concrètement à des problématiques données.

Il développe aussi une pensée qui met l’Etat au cœur de la politique, tout comme ceux qui le dirigent. Toute l’originalité de ce livre réside dans l’approche de Machiavel : il se place du point de vue du prince, de celui qui a effectivement le pouvoir, et, par là, dissèque la relation que ce dernier doit avoir avec son peuple pour se préserver à la tête de l’Etat.

En ce sens, Le Prince représente une forme de rupture avec la pensée classique, parce qu’il ne fait pas reposer le pouvoir sur la religion (pas de fondements religieux dans l’exercice du pouvoir pour Machiavel) ni, nous l’avons vu, sur la morale. Non pas qu’elle ne soit pas présente dans sa pensée ; mais, pour lui, il faut parfois faire fi du bien pour asseoir son pouvoir. La raison d’Etat prédomine sur tout.

Le Prince est donc un livre intéressant à plus d’un titre. Certes, on sent une certaine frustration chez Machiavel, on devine qu’il avait secrètement envie de faire partie des grands décideurs de son temps, pour influer sur le cours des actions humaines. Certaines de ses réflexions semblent également aujourd’hui enfoncer des portes ouvertes. 

Il faut pourtant remettre ce texte dans son contexte de l’époque. Machiavel fait partie des grands penseurs du début de ce XVIe siècle marqué par l’humanisme, aux côtés d’Erasme ou encore de Thomas More. Et avec ce livre, conçu pour être un véritable manuel à suivre pour qui sera à la tête d’un Etat, le penseur florentin fait passer la philosophie politique dans une nouvelle ère : celle du réalisme et du pragmatisme en politique.

Il faut donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une par les lois, l’autre par la force : la première est propre aux hommes, la seconde aux bêtes ; mais comme la première bien souvent ne suffit pas, il faut recourir à la seconde. Ce pourquoi il est nécessaire au prince de savoir bien pratiquer et la bête et l’homme.


En résumé :

Peut-être faut-il, en guise d’introduction, évacuer ici deux idées reçues que l’on peut avoir au sujet de ce livre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cet essai est relativement court (une grosse centaine de pages tout au plus) et, qui plus est, reste globalement assez accessible. On ne peut donc que conseiller cet essai à qui souhaite s’initier à la philosophie politique. Une fois ceci posé, que retenir de cet essai ? D’abord, sans aucun doute, que le terme de « machiavélique » est très éloigné de la pensée de Machiavel. Certes, l’auteur a parfois des propos assez durs, et justifie par endroit la violence et la ruse en politique. Pourtant, ces concessions qu’il fait à la cruauté ne sont pas gratuites ; il s’agit bien plus de l’exception à la règle que de la règle elle-même. Si un prince, un dirigeant, doit être prêt à se salir les mains et à prendre des décisions parfois brutales, ce n’est jamais de gaîté de cœur. Il doit le faire pour conserver son pouvoir, pour assurer une continuité dans l’Etat. C’est d’ailleurs cette conception de l’Etat qui représente l’une des grandes originalités de ce livre, aux côtés du pragmatisme et du réalisme que Machiavel introduit dans la pensée politique. A ses yeux, le pouvoir ne repose plus sur la religion ou la morale. Il s’agit là d’une rupture avec la pensée plus classique des siècles précédents. A nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, certaines réflexions nous sembleront sans doute enfoncer des portes ouvertes. Néanmoins, une fois replacé dans son contexte, on comprend pourquoi cet essai a eu une si grande influence par la suite : il nous place, pour la première fois sans doute, à hauteur de dirigeants du monde, dans leur tête, avec toutes les considérations que cela implique. Idéal pour se plonger au fondement de la pensée politique moderne.


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