Ce texte, accessible malgré l’époque à laquelle il a été publié, n’a rien perdu de son charme. Plus de cinq cents ans après, L’Éloge de la folie continue de résonner en nous avec une incroyable modernité.

Éloge de la folie, Érasme, Librio, 2025 (1511)
« C’est la Folie qui parle » à ses fidèles. Qui sont ces « archifous » qui dédaignent Sagesse et Raison ? Nous tous, hommes, femmes, serviteurs, maîtresses, écoliers, percepteurs, patrons, employés… L’empire de la Folie est sans limites, et ses bonnes grâces dispensent tout ce dont nous jouissons : société, institutions, amour-propre, liens affectifs et sociaux… Pourrions-nous vivre sans elle ?
À travers une satire mordante, Érasme nous livre un joyau érudit de l’éloge paradoxal. Ouvrage incontournable de la Renaissance, l’Éloge de la Folie influencera profondément le monde occidental : la résonance de sa critique acerbe de l’Église romaine teintera toute la Réforme.
On a tous déjà entendu parlé d’Érasme, ne serait-ce que de manière détournée avec le programme européen d’échange étudiants, puisque ce dernier a pris le nom de ce grand penseur (et baroudeur) néerlandais. Né vers 1466 et décédé en 1536, Érasme est l’une des grandes figures de l’humanisme de la Renaissance. Ce chanoine, robuste érudit, a longuement voyagé en Europe, s’arrêtant en Angleterre, en France ou encore en Italie, nouant de belles amitiés avec d’autres figures intellectuelles de son temps (dont notamment Thomas More), ce qui fit de lui un pacifiste convaincu. Encore aujourd’hui, on lui doit beaucoup.
Mais si Érasme a traversé les siècles, c’est surtout grâce à ses écrits. Auteur prolifique, on lui doit notamment ses Colloques (1518), ses Adages (1500) et, bien sûr, son Éloge de la folie. Écrit en 1509 et publié en 1511, ce petit livre est un condensé des bouleversements intellectuels et religieux qui animent ce début du XVIe siècle : redécouverte des oeuvres antiques, critiques de l’Eglise et recherche d’une plus grande authenticité dans la foi qui, quelques années plus tard, conduira à la réforme luthérienne. L’Éloge de la folie rencontra d’ailleurs un succès immense, ses contemporains ne s’y trompant pas, ce qui fit de ce texte, dès sa publication, un véritable best-seller. Un livre qui, à bien des égards, peut être considéré comme un marqueur de son temps.
A la lecture de ce livre, en ce début du XXIe siècle, plus de cinq cents ans après sa rédaction, force est de constater que ce texte n’a pas pris une ride. Cette satire est toujours aussi drôle et pénétrante. Bien qu’à l’image de son auteur, empreinte d’une grande érudition et d’une connaissance aiguë des textes de l’Antiquité, cet ouvrage reste encore aujourd’hui d’une accessibilité déconcertante. On ne peut que le conseiller, même aujourd’hui.
Tout, en effet, chez les hommes, ne se fait-il pas selon la Folie, par des fous, chez des fous ?
« C’est la Folie qui parle »
Petit aparté en guise de préambule : ce livre est dédié au grand ami d’Érasme, Thomas More, dont le nom latin, Morus, évoque la Moria, la folie latine. Cette facétie d’Érasme est à elle seule assez amusante, me semble-t-il.
Ceci étant dit, allons directement au cœur du propos. Ce livre se présente comme le discours de la déesse Folie, qui tâche, au fil des pages, de démontrer à ses lecteurs qu’elle est, contrairement à ce que prétendent certains discours, au cœur de la vie humaine. Ce texte n’aura d’autre objectif que de démontrer, point par point, que la quête de sagesse doit être abandonnée au profit de la reconnaissance de tous les apports que nous prodigue, à nous simples hommes, la folie.
Non sans une bonne dose de misogynie, sans doute propre à son temps, (« la femme a beau mettre un masque, elle reste toujours femme, c’est-à-dire folle »), Érasme personnifie la Folie et l’oppose à la Sagesse, sans doute pensée comme plus masculin. C’est la Folie qui va parler tout au long de ce texte. Partant d’un triste constat, personne n’ayant jamais fait son éloge, elle se propose ainsi de faire le sien : « Quoi de mieux pour la Folie que de claironner elle-même sa gloire et de se chanter elle-même ! ». Et d’honorer, ce faisant, ses adorateurs, ses fidèles, ces « archifous ».
Maniant l’ironie et le burlesque à la perfection, Érasme a l’intelligence de placer ses critiques dans la bouche de la Folie, et non dans la sienne, ce qui lui a évité la censure. Il peut ainsi dénoncer plus librement les travers de son temps : « Je déchire tout le monde à belles dents » fera-t-il dire à ses détracteurs dans son introduction.
Car ne nous y trompons pas, derrière ce procédé détourné se cache des attaques virulentes contre les gens de son temps. En personnifiant ainsi la Folie, en lui prêtant de cette manière des propos parfois durs avec ses contemporains, Érasme dresse le portrait de la société du début du XVIe siècle. Il fait aussi la satire de l’humanité dans son ensemble, elle qui est aussi faite de contradictions, de ridicule, de bassesse et de vices.
Critiquer les mœurs des hommes sans attaquer personne nominativement, est-ce vraiment mordre ? N’est-ce pas plutôt instruire et conseiller ?
Une satire audacieuse
Ici, la plume d’Érasme est particulièrement acérée et virulente. Presque tous les corps sociaux en prennent pour leur grade. A commencer par les sages et les philosophes dont les principaux représentants sont à ses yeux les Stoïciens. En bon érudit, Érasme a évidemment une grande connaissance de ce courant philosophique. Or, la Folie ne peut accepter ceux qui luttent en permanence contre elle. Elle se doit de les dénigrer : « Ces fameux Stoïciens eux-mêmes ne dédaignent nullement le plaisir. Ils ont beau s’en cacher et lui décocher milles injures devant la foule, c’est pour en détourner les autres et s’en donner plus à l’aise. »
La Sagesse ne doit pas être recherchée, c’est à la Folie qu’il faut s’en remettre. D’ailleurs, tous les bienfaits de la sagesse ne sont au fond que des illusions. A commencer par l’éducation, qui finit par nous éloigner du bonheur : « si quelqu’un arrive à la connaissance, c’est bien souvent aux dépens de son bonheur ». Qui veut bien vivre doit vivre avec la Folie, comme les animaux : « les moins malheureux sont ceux qui se rapprochent le plus de l’animalité et de la stupidité. »
Si, évidemment, les sages ne peuvent être tolérés par la Folie, elle en vient, en parallèle, à faire l’éloge de tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, lui sont fidèles. Les ivrognes, les gourmands, les amoureux, les fainéants, les vieillards, les avares, les marchands, les courtisans, bref, tout le monde ou presque se trouve être des adorateurs de la Folie. Qu’ils le veuillent ou non. Même les gouvernants qui n’œuvrent pas dans les intérêts du peuple.
Car la Folie est partout. Elle se cache dans tous les aspects de nos vies. Il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir : « Il y a partout que du travesti, et la comédie de la vie ne se joue pas différemment. »
Mais ceux qui sont le plus attaqués par Érasme ici, à travers les propos de la Folie, ce sont les représentants de l’Eglise. Pour, elle les théologiens, « cette herbe infecte » , sont « gros et gras ». Tous leurs mœurs sont à revoir. Ils sont imbus de leur personne, se laissent aller aux plaisirs de la vie et de l’argent, vivent dans le vices. A bien des égards, l’Éloge de la folie est une attaque en règle contre les hommes d’Église, auxquels appartient Érasme lui-même.
Et c’est ici que l’on voit affleurer les discussions qui avaient cours à l’époque où Érasme écrit ce texte. A l’image des questionnements qui amèneront Luther à initier le protestantisme et la réforme, Érasme s’interroge sur les pratiques des hommes de foi et de l’Eglise, qui ont fini par se détourner de la véritable foi. C’est pour cette raison que l’Éloge de la folie se termine en un rappel des idéaux chrétiens, en reprenant saint Paul, qui se jugeait lui-même fou. La religion chrétienne a finalement elle aussi, quelque chose qui tient de la folie : « la religion chrétienne paraît avoir une réelle parenté avec une certaine Folie et fort peu de rapport avec la Sagesse. »
L’esprit de l’homme est ainsi fait qu’on le prend beaucoup mieux par le mensonge que par la vérité.
Un texte fascinant
L’Éloge de la folie apparaît finalement comme un livre particulièrement moderne. D’une part, il continue de nous faire rire, et cela malgré les siècles qui nous séparent de lui. Il y a quelque chose de très rabelaisien, me semble-t-il, dans ce texte. A moins que ce ne soit Rabelais qui se soit inspiré de cet ouvrage d’Érasme. Ou peut-être est-ce seulement ce début du XVI siècle qui charriait avec lui ce quelque chose d’irrévérencieux et de burlesque, qui permettait de traiter de choses sérieuses avec légèreté.
Comme avec Rabelais, en revanche, Érasme porte avec lui l’érudition propre à son temps, cette Renaissance qui redécouvrait ces textes anciens, mais aussi le paganisme des Grecs et des Romains. On ne peut qu’être bluffé par la finesse de son esprit et la malice dont il fait preuve dans ce texte.
Bref, même aujourd’hui, ce texte mérite d’être lu. Il nous replonge dans une époque pleine d’érudition, de finesse d’esprit et d’impertinence qui nous arrache de nombreux sourires. Plus fascinant encore, en satire réussie, L’Éloge de la folie continue d’interroger nos bassesses, nos vices et nos contradictions.
Le peuple entier te siffle ; ce n’est rien, si tu t’applaudis, et seule la Folie t’y autorise.
Ce texte, accessible malgré l’époque à laquelle il a été publié, n’a rien perdu de son charme. Plus de cinq cents ans après, L’Éloge de la folie continue de résonner en nous avec une incroyable modernité. Car en personnifiant la Folie, en lui offrant l’un des plus beaux monologues de la littérature, Érasme dresse un portrait plein d’esprit de l’homme, dans ce qu’il a de plus imparfait et vulnérable. Ce livre se présente comme le discours de la déesse Folie, qui tâche, au fil des pages, de démontrer à ses lecteurs qu’elle est au cœur de la vie humaine, et que l’humanité lui doit beaucoup. Ce faisant, en personnifiant ainsi la Folie, en lui prêtant des propos parfois durs avec ses contemporains, Érasme dresse le portrait de la société de son temps. Presque tous les corps sociaux en prennent pour leur grade. A commencer par les sages, savants et autres porteurs de connaissance. Mais aussi les ivrognes, les gourmands, les amoureux, les fainéants, les vieillards, les avares, les marchands, les courtisans. Sous la plume d’Érasme, tout le monde ou presque se trouve être des fidèles de la Folie. Mais ceux qui sont le plus attaqués par Érasme sont les théologiens et autres hommes de Dieu. A ses yeux, tous leurs mœurs sont à revoir, ils se sont éloignés du véritable chemin de Dieu. Et c’est ici que l’on voit affleurer les discussions qui avaient cours à l’époque où Érasme écrit ce texte. Une époque traversée par de grands bouleversements intellectuels et religieux qui amèneront plus tard la Réforme. Bref, encore aujourd’hui, ce texte mérite d’être lu. Il nous replonge dans une époque pleine d’érudition, de finesse d’esprit et d’impertinence qui nous arrache de nombreux sourires. Plus fascinant encore, en satire réussie, L’Éloge de la folie continue d’interroger nos bassesses, nos vices et nos contradictions.