Une comédie noire et grinçante qui met en scène deux frères minés par la haine au fin fond de l’Irlande. A découvrir absolument.

L’Ouest solitaire, Martin McDonagh, Acte Sud, 2002 (1997)
L’Ouest solitaire est une clownerie noire, un drame rural acide et grotesque qui met en scène les effets dévastateurs que produit sur les hommes l’absence des femmes.
Dans l’environnement moral archaïque de l’Ouest irlandais, dans un monde où le célibat demeure le mode de vie le plus fréquent et où les hommes restent parfois vierges jusqu’à leur mort, la pièce raconte la haine féroce qu’éprouvent deux frères l’un pour l’autre. Une haine infantile qui empoisonne leur existence, tout en étant pour eux une raison de vivre.
Une fois n’est pas coutume ici, sur ce blog : parlons théâtre ! Et pour inaugurer cette nouvelle section, quoi de mieux que de vous présenter un dramaturge britannico-irlandais contemporain, auteurs d’une petite dizaine de pièces de théâtre, passé également quelquefois derrière la caméra : Martin McDonagh.
Les plus cinéphiles d’entre vous ont déjà croisé son nom, ne serait-ce que parce que certains de ses films ont rencontré un certain succès, notamment ces dernières années. Martin McDonagh a en effet réalisé Bons baisers de Bruges (2008), qui est depuis devenu un classique de la comédie noire ; mais, également Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (2017) et, plus récemment The Banshees of Inisherin (2022).
Si Martin McDonagh est devenu l’un des réalisateurs les plus marquants de ces dernières années (ses deux derniers films ont tout de même été en compétition pour l’Oscar du meilleur film), il est intéressant de remarquer qu’il a d’abord fait ses armes en tant que dramaturge. C’est d’ailleurs peut-être parce qu’il a créé des pièces de théâtre à succès, qu’il est devenu ensuite un metteur en scène talentueux. On sent d’ailleurs dans ses films toute son aisance à créer des dialogues de qualité.
Bref, si je souhaite vous parler de lui ici, ce n’est pas pour m’appesantir sur sa filmographie (que je ne peux que vous conseiller, cependant), mais bien plutôt pour vous présenter, sauf erreur de ma part, l’une de ses deux seules pièces de théâtre actuellement traduites en français : L’Ouest solitaire. Cette pièce a été jouée pour la première fois en 1997, d’abord à Galway, puis à Londres. Bien que peu connu ici en France, ce drame rural mérite qu’on s’y attarde tant il porte en lui des thèmes universels.
Malgré le meurtre, malgré la haine, malgré l’avarice et la cupidité qui vous feraient arracher les dents d’un cadavre pour les vendre… je vous fais confiance !… Alors, ne me laissez pas tomber, hein ! Ne me laissez pas tomber !
La haine de deux frères
Le parcours de Martin McDonagh est tout à fait fascinant. Né en 1970, il écrit ses premières pièces de théâtre au milieu des années 1990, faisant de lui en quelques années l’un des dramaturges les plus joués à Londres. Entre 1996 et 2001, il écrit ainsi 5 pièces, dont la trilogie de Leenane (The Leenane Trilogy), composée de :
- The Beauty Queen of Leenane (traduite en français sous le titre La Reine de beauté de Leenane) ,
- A Skull in Connemara ;
- The Lonesome West (traduit sous le titre, L’Ouest solitaire)
C’est de cette dernière dont il sera question ici. L’Ouest solitaire met en scène quatre personnages : le père Welsh, la jeune fille Girleen, ainsi que deux frères, Coleman et Valene. La pièce s’ouvre sur le retour des deux frères chez eux, suite à l’enterrement de leur père. Quelques échanges entre eux suffisent pour faire monter la tension et créer une dispute qui sera loin d’être la seule. Car toute la pièce repose sur leur opposition permanente. D’une vulgarité à toute épreuve, ces deux frères ne cessent de s’affronter, de s’insulter, voire de se battre. Quand ce n’est pas pire…
Au fur et à mesure de la pièce, on découvre une haine indéfectible qui anime ces deux hommes, devenant presque le seul moteur de leur relation et le centre névralgique de leur vie. Le père Welsh, alcoolique et déprimé, tente tant bien que mal de rabibocher Coleman et Valene, sans grand résultat. Seule la pétillante et facétieuse Girleen apporte un brin de lumière dans ce tableau qui, tout en étant incroyablement drôle, transpire noirceur et fatalisme.
C’est toujours les meilleurs qui vont en enfer. Moi par exemple j’irais direct au paradis, bien que j’aie explosé la tronche à papa… A condition bien sûr que j’aille me confesser et que je regrette. C’est ça qui est bien dans la religion catholique : tu peux tirer une balle dans la tête à ton père, ça compte pas si tu regrettes.
Derrière l’humour noir de McDonagh, le portrait d’une Irlande rurale
Il faut le redire : cette pièce est particulièrement drôle. Il s’agit-là d’une comédie d’une noirceur certes indéniable, mais toujours amusante. La haine viscérale qui anime Coleman et Valene confine au ridicule. La bêtise de l’un répond à l’absurdité de l’autre, tous deux se comportant comme des enfants, alors qu’ils ont visiblement la trentaine bien tassée.
La violence, verbale et parfois physique de Coleman, répond à l’avarice de son frère. Ils se détestent, se font des coups bas et s’insultent en permanence. La vulgarité est partout (les nombreux noms d’oiseaux pourront peut-être fatiguer certains à la longue). Cela étant, l’humour naît justement de l’absurdité de leur haine. Rajoutez à ces deux personnages un prêtre désabusé, au demeurant bien plus intéressant que la fratrie, et une jeune femme séduisante, et vous aurez un cocktail explosif…
Le père Welsh, comme on l’a dit, essaie tant bien que mal de mettre fin aux hostilités. Mais comment le pourrait-il ? Coleman et Valene se maudissent l’un l’autre, et sa paroisse lui donne par ailleurs bien du fil à retordre. Les suicides et les meurtres y sont monnaie courante. Au point de le rendre alcoolique et suicidaire, lui aussi. Dieu l’a abandonné, comme il a abandonné cette petite bourgade irlandaise qu’est Leenane.
Et c’est bien le portrait de ce village, et plus globalement de l’Irlande rurale, que nous dresse ici Martin McDonagh. Par le truchement de ces quatre personnages, il nous présente une campagne irlandaise minée par la pauvreté, les traditions et une quasi autarcie.
Je buvais pas une goutte avant de venir ici, tu sais. Mais une paroisse comme celle-ci, c’est un vrai pousse-au-crime !
Coleman et Valene sont à l’image de certains habitants de l’Irlande profonde : vivants jusqu’à encore très récemment chez leur père, ils sont encore tous les deux célibataires, n’ayant jamais véritablement fréquenté la moindre femme. Ils jouent les gros bras, les « bonhommes », mais n’ont aucune expérience sociale, encore moins sexuelle.
Ils vivent ainsi l’un sur l’autre dans la même maison, s’asphyxiant peu à peu. La seule chose qu’ils connaissent c’est la haine qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, au point que cette haine devient la seule véritable façon qu’ils ont de s’aimer. Ajoutez à cela un attrait pathologique pour la boisson et, pour l’un d’entre eux au moins, une avidité pour le moins sordide, et vous aurez deux personnages absolument pathétiques qui finissent par nous faire rire à leurs dépends.
Toute la subtilité de Martin McDonagh réside dans ses dialogues. Derrière leur vulgarité apparente se cache une précision hallucinante : chacune des répliques ou presque fait mouche. Tout son talent est mis au service de ces phrases qui fusent pour faire mal à l’autre. La méchanceté et l’amertume de ces personnages transpirent ainsi à chacune des pages et des scènes, mettant ainsi à jour une mécanique de la haine implacable qui détruit peu à peu ces deux frères.
Cette pièce est une attaque en règle contre la haine et le repli sur soi. A l’image de ces deux frères détestables qui ont fini par se renfermer sur eux-mêmes, et de facto par se complaire dans leur médiocrité, L’Ouest solitaire s’en prend à l’isolement et à ses produits mortifères. Contre toute hypocrisie religieuse, misogynie de convenance, ou obsession identitaire, elle prône, en négatif, l’ouverture vers les autres.
Aujourd’hui encore, si ce n’est plus que jamais, cette pièce de théâtre fait du bien. Elle nous permet de rire de la haine et de la bêtise. Et c’est déjà pas si mal.
Vous vivez ensemble depuis toujours, les mains de l’un dans la poche de l’autre. Et cette vie morne et solitaire, sans une femme pour égayer le tableau et calmer votre énergie, cette vie n’est pas une vie ! Elle vous enferme dans la montagne de ressentiments que vous avez construite pierre à pierre avec vos haines d’enfants et que vous entretenez chaque jour avec vos récriminations d’adultes. Et maintenant, vous êtes incapables de la moindre distance, de ce pas en arrière, juste un petit pas qui vous permettrait de voir l’affection qui gît encore au fond de vous et qui vous ouvrirez au pardon.
Certains connaissent peut-être Martin McDonagh par ses films (on lui doit notamment Bon Baisers de Bruges, Three Billboards Outside Ebbing, Missouri ou encore The Banshees of Inisherin). Mais je crois qu’il faut aussi se pencher sur ses pièces de théâtre tant elles sont, elles-aussi, remarquables. A commencer par celle-ci. L’Ouest solitaire est une pièce aussi sombre que corrosive. Elle met en scène au fin fond de l’Irlande deux frères, Coleman et Valene, qui ne cessent de se haïr, le prêtre Welsh, alcoolique et dépassé par sa paroisse, et la jeune et pétillante Girleen, la seule qui apporte un peu de lumière à ce triste tableau. Triste, mais indéniablement drôle. Car il s’agit-là d’une comédie d’une noirceur certes indéniable, mais toujours amusante. La haine viscérale qui anime Coleman et Valene confine au ridicule. La bêtise de l’un répond à l’absurdité de l’autre. La violence, verbale et parfois physique de Coleman, répond à l’avarice de son frère. Ils se détestent, se font des coups bas et s’insultent en permanence. D’une vulgarité à toute épreuve, ces deux frères ne cessent de s’affronter, de s’insulter, voire de se battre. Quand ce n’est pas pire… Cette pièce est une attaque en règle contre la haine et le repli sur soi. A l’image de ces deux frères détestables qui ont fini par se renfermer sur eux-mêmes, et de facto par se complaire dans leur médiocrité, L’Ouest solitaire s’en prend à l’isolement et à ses produits mortifères. Contre toute hypocrisie religieuse, misogynie de convenance, ou obsession identitaire, elle prône, en négatif, l’ouverture vers les autres. Aujourd’hui encore, si ce n’est plus que jamais, cette pièce de théâtre fait du bien. Elle nous permet de rire de la haine et de la bêtise. Et c’est déjà pas si mal.