Une nouvelle enquête d’Hercule Poirot. Fidèle à elle-même, Agatha Christie nous offre un roman policier d’une excellente facture et particulièrement original.

Le Flux et le reflux, Agatha Christie, Le Livre de Poche, 1991 (1948)
Fort opportunément, Gordon Cloade est tué dans un bombardement du Blitz. Sa jeune veuve, Rosaleen, doit hériter d’une fortune colossale, mais le clan Cloade n’entend pas se laisser spolier. D’autant que le premier époux de Rosaleen est peut-être toujours en vie…
Le patriarche d’une famille richissime qui meurt lors du Blitz (le bombardement de Londres lors de la Seconde Guerre mondiale), sa jeune femme qui hérite de tout, laissant sur le carreau tous ses proches qui dépendaient financièrement de lui. Et le premier mari de la veuve qui réapparaît soudainement. Un premier décès, suivi d’un second… Cette nouvelle enquête de Poirot apparaît, somme toute, plutôt alléchante, n’est-ce pas ?
Évidemment, lorsqu’il s’agit d’Agatha Christie, ce genre de roman policier n’est jamais décevant. Et celui-ci ne déroge pas à la règle. Loin de là. Le Flux est le reflux est un excellent cru de la romancière britannique.
Bien que cela soit souvent difficile lorsqu’il s’agit de chroniquer l’un des romans de Christie, voici un billet de lecture, garanti sans spoiler !
« Qu’a-t-il bien pu se passer à Warmsley Vale… ? » se demanda une nouvelle fois Hercule Poirot.
Une famille dépouillée en guise de décors
Agatha Christie a écrit nombre de livres dont la renommée a traversé les générations. Que ce soit Mort sur le Nil, Le Crime de l’Orient Express ou encore Dix petits Nègres, tous ses romans démontrent l’incroyable savoir faire de l’écrivaine en matière d’intrigues sophistiquées et de crimes savamment conçus. Et si Le Flux et le Reflux est sans doute bien moins connu, il démontre lui aussi le génie de la Reine du Crime.
Comme souvent avec elle, le drame qui se joue dans ce livre se déroule au sein d’une famille de l’élite britannique. Durant toute sa vie, le vieux Gordon Cloade avait subvenu au besoin de tous ses proches, leur promettant de les aider autant qu’il le pourrait (et visiblement, il le pouvait largement).
Mais lorsque ce dernier meurt lors d’un bombardement, n’étant pas revenu sur son testament depuis son récent mariage, voilà que toute sa famille se retrouve désemparée. Que ce soit son frère Jeremy, avocat, et sa femme Frances, son autre frère Lionel, médecin de son état et son épouse Kathie ou sa soeur Angela Marchmont dont la fille Lynn doit épouser son neveu Rowley, tous se retrouvent du jour au lendemain sans perspective financière. Car l’héritage revient à la jeune femme de Gordon, Rosaleen, qui est soumise à son frère, David, un homme particulièrement arrogant.
Face à ce nouvel état de fait, la famille tente tant bien que mal de survivre et, la malice humaine étant à l’œuvre, de se rapprocher de Rosaleen pour lui soutirer un peu d’argent. David, son frère, veille mordicus sur elle, devenant l’ennemi numéro un des Cloade.
Pourtant, la situation semble à nouveau chamboulée lorsqu’un mystérieux inconnu fait son apparition à Warmsley Vale, le fief des Cloade : Robert Underhay, le premier mari de Rosaleen, que tout le monde pensait mort. Or, s’il est bien vivant, alors le second mariage de la jeune veuve se retrouve annulé, laissant toute sa fortune aux Cloade… De quoi laisser présager le pire… Et donc l’arrivée de Poirot.
Comme je vous l’ai dit, dans cette affaire, rien n’avait la forme classique, tout allait de travers.
Une intrigue particulièrement complexe
Si Poirot est présent dès les premières pages de ce roman, il s’efface ensuite au profit de tout ce joli monde. Car on le sait, Agatha Christie adore prendre le temps de poser son intrigue, de présenter toute la galerie de personnages qui prendront place au sein de la tragédie qui se joue ainsi, de fait, sous nos yeux.
Ici, cette mise en place dure une grande partie du livre, permettant au lecteur de se familiariser avec cette (très) grande famille. Dès les premières présentations, tous donnent l’impression d’avoir des choses à cacher, des secrets qu’ils aimeraient bien garder pour eux.
Agatha Christie joue une nouvelle fois avec le lecteur en multipliant les fausses pistes et les rebondissements. Comme à son habitude, elle dépeint avec finesse les faiblesses humaines : l’avidité, la jalousie et l’opportunisme sont au cœur de l’intrigue.
Quant au mystère en lui-même, à la résolution finale, force est de constater qu’il est quasiment impossible à découvrir. Agatha Christie a un talent inné pour donner toutes les clés à ses lecteurs pour qu’ils puissent découvrir la vérité. Pourtant, à chaque fois ou presque, seul Poirot finit par nous éclairer.
Le tragique de l’existence, c’est que les gens ne changent pas.
L’originalité Christie
Il est intéressant de remarquer qu’avec Agatha Christie, et malgré une mécanique plutôt bien rodée et similaire, chaque livre s’avère être différent du précédent. Outre ses livres les plus connus déjà évoqués plus haut, et que ce soit avec Le Meurtre de Roger Ackroyd ou encore Poirot joue le jeu (deux livres déjà chroniqués ici) par exemple, tous présentent des différences de taille.
Chacun de ses livres, chacune des enquêtes de Poirot (ou de Miss Marple d’ailleurs), détient en eux une singularité assez bluffante. Comme si Agatha Christie avait imaginé mille et une façons de tuer. Comme si elle avait pensé à toutes les possibilités offertes (pourtant immenses) par le genre policier, et que la grande majorité des auteurs qui lui succédèrent ne faisaient que s’en inspirer.
Certes, aujourd’hui le genre a réussi à se renouveler, et de manière extrêmement réussie (autour des thrillers notamment), offrant de nouvelles perspectives, mais il semble qu’à elle seule, Agatha Christie ait réussi à produire ce qu’il y avait de mieux dans le whodunit. Son inventivité n’avait que peu de limites, tout comme sa capacité à dépeindre les vices les plus sombres de l’humanité, tout cela en gardant une certaine forme d’élégance très british.
Bref, Le Flux et le reflux reste un modèle du genre. Et tous ceux qui se plongeront dans ce livre pour passer un bon moment et essayer de faire fonctionner leurs petites cellules grises seront sans doute agréablement surpris par le dénouement final. Un vrai plaisir de lecture.
Il est des marées dans les affaires humaines
Qui, prises à leur flux, conduisent au succès ;
Négligez-les, le grand voyage de la vie
S’en va alors tout droit mourir sur les hauts fonds.
Dès lors que vous voguez au sommet de la vague,
Obéissez sans frein au flux qui vous emporte,
De peur que le reflux ne vous mène au naufrage.
Jules César, William Shakespeare (1623)
Sans doute pas l’enquête la plus connue du petit détective belge, Le Flux et le reflux figure néanmoins parmi mes romans préférés d’Agatha Christie. Fidèle à elle-même, montrant une nouvelle fois toute son inventivité et sa capacité à aller dans des directions jusqu’alors jamais explorées ou presque dans le genre du roman policier, et plus singulièrement du whodunit, la romancière britannique offre avec ce livre un mystère particulièrement insoluble. Comme souvent avec elle, l’enquête se déroule au sein d’une famille aisée de la haute bourgeoisie anglaise. Les personnages sont nombreux, mais l’écrivaine prend le temps de nous les dépeindre, chacun ayant ses petits secrets et, ici… ses problèmes d’argent. Car tout tourne autour de l’argent pour les Cloade. Et lorsque le patriarche décède et que son héritage revient à sa jeune épouse, leur monde s’écroule… A moins que la venue de cet inconnu représente pour eux une aubaine ? Bref, un roman dont seule Agatha Christie a le secret. Car une nouvelle fois, l’originalité du dénouement est absolument bluffante. On sort de ce livre avec la fâcheuse impression qu’Agatha Christie s’est jouée de nous. Et l’envie d’en ouvrir un autre. Malgré les décennies, la romancière britannique reste une valeur sûre.
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