L’Étrange défaite – Marc Bloch (1940)

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Un essai référence qui, de manière aussi courte que particulièrement incisive, met en évidence les grandes défaillances qui ont conduit à la débâcle de 1940. Eclairant et troublant tant il résonne encore aujourd’hui de toute sa lucidité.

Un essai qui éclaire toutes les défaillances qui ont conduit à la défaite de 1940.

L’étrange défaite, Marc Bloch, Editions Folio Histoire, 1990 (1940)
« Ces pages seront-elles jamais publiées? Je ne sais. Je me suis cependant décidé à les écrire. L’effort sera rude : combien il me semblerait plus commode de céder aux conseils de la fatigue et du découragement ! Mais un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur et je ne puis me persuader que celui-ci doive être tout à fait inutile. Un jour viendra, tôt ou tard, j’en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s’épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers cachés s’ouvriront ; les brumes, qu’autour du plus atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler tantôt l’ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu ; et peut-être les chercheurs occupés à les percer trouveront-ils quelque profit à feuilleter, s’ils le savent découvrir, ce procès-verbal de l’an 1940. »
Marc Bloch


Lorsqu’on souhaite comprendre la débâcle de 1940, un nom revient souvent : celui de Marc Bloch. Né en 1886, cet historien français, spécialiste du Moyen-Âge, est à l’origine avec son ami Lucien Febvre de ce que l’on appellera l’École des Annales, un mouvement de pensée qui prône la collaboration interdisciplinaire dans la science historique afin d’établir une histoire globale. Tous deux fondent avec cet objectif la revue des Annales, revue éditée encore aujourd’hui.

Si l’apport de ses travaux universitaires est indéniable, c’est pourtant dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale que Marc Bloch marquera l’Histoire de France. Lui, le professeur d’histoire qui a, tout au long de sa carrière, tâché de faire rayonner sa discipline, devint, par la force des choses, acteur même de son sujet d’étude. Car à la suite à la défaite de 1940, il refusa de se soumettre. Juif, il s’engagea au sein de la Résistance en 1943, devint Narbonne, se fit arrêté en mars 1944 avant d’être torturé et fusillé le 16 juin suivant. C’est indéniablement grâce à son engagement en tant que résistant qu’il est entré au Panthéon en juin 2026.

Mais si nous évoquons ici son nom, ce n’est pas tant pour ses faits de bravoure remarquables que pour l’éclairage qu’il nous offre sur la défaite de 1940. Car en excellent historien, Marc Bloch nous a livré un testament édifiant sur les raisons d’une telle débâcle. C’est ce dont il sera question dans les lignes qui suivent.

Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite.

Un essai d’une vérité criante

Car autre fait notable, et non des moindre : Marc Bloch est l’auteur d’un essai aussi important que fondateur. L’Étrange défaite est, en effet, encore aujourd’hui, une référence pour qui souhaite comprendre comment la France, alors première armée d’Europe, a pu s’effondrer en quelques semaines seulement. Rédigé de juillet à septembre 1940, et publié qu’au sortir de la guerre en 1946, l’ouvrage marque de son extrême lucidité. Marc Bloch, qui était alors capitaine au Service des essences, a pu assister de près à la déroute de l’armée française. Cet essai est donc le témoignage d’un homme qui a vu se déliter une armée et, aussi, une nation.

Divisé en trois parties, L’Étrange défaite nous offre le regard singulier d’un homme qui ne peut que constater l’effondrement de son pays. La première partie est l’occasion pour Marc Bloch de se présenter, de manière assez succincte. Car en bon historien, il sait à quel point il est important de savoir qui parle, et d’où il parle. La deuxième partie relève de son témoignage, en tant que capitaine au sein de l’armée française, sur ces quelques semaines qui ont conduit à la catastrophe. Trop lucide pour ne pas faire porter uniquement l’entière responsabilité de la débâcle sur les chefs militaires, il tâche, dans une troisième partie, de faire « l’examen de conscience » d’un citoyen français. Car la société française, dans son ensemble, est également coupable.

En analysant de cette manière, à chaud ou presque, la défaite de la France, Marc Bloch a fait de son essai une référence. La lucidité et la sincérité qu’il met en œuvre ici sont tout bonnement remarquables tant elles lui permettent de mettre le doigt sur tous les manquements qui ont conduit à la catastrophe. Il n’épargne personne. Par son travail aussi synthétique que terriblement pertinent, il renvoie dos à dos l’armée et la société française, toutes les deux responsables d’un tel fiasco. 

En d’autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave.

Une armée suffisante et vieillissante

En mai 1940, et les mois qui précèdent, Marc Bloch fait partie de l’armée française. Il est ainsi aux premières loges pour assister à – et raconter – l’effondrement militaire de son pays. C’est d’abord sous le prisme de son vécu en tant que militaire qu’il cherche à en comprendre les raisons.

La première raison semble évidente pour lui : « Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe […] fut l’incapacité de commandement ». Les grands chefs militaires de l’armée française sont les premiers responsables. Et à plus d’un titre. 

D’abord, à cause de leur âge. Si parfois un âge avancé peut sembler être le reflet d’une certaine expérience, force est ici de constater que le haut commandement de l’armée française était alors constitué de vieux généraux, qui avaient eu leurs heures de gloire lors de la Première Guerre mondiale. En 1940, l’armée française était dirigée par des chefs prisonniers de leur passé. Ils concevaient cette nouvelle guerre comme la précédente. Alors que tout avait changé : les technologies n’étaient plus les mêmes, de fait l’armement non plus, sans parler des circonstances propres à cette nouvelle guerre. Finie la guerre de position, voilà une guerre placée « sous le signe de la vitesse ». Bref, les dirigeants militaires étaient déconnectés de la réalité. Leur conception de la guerre était dépassée.

Marc Bloch pointe aussi des manquements internes à l’armée française. Vingt ans de paix avaient eu des effets délétères sur la préparation des soldats. La bureaucratie avait pris ses aises, rendant la transmission d’un ordre non seulement particulièrement lente, mais aussi parfois absurde tant les différents services étaient complètement hermétiques les uns aux autres. La communication était ainsi loin d’être optimale. Et ce n’est qu’un des nombreux aspects aberrants mis en avant par Bloch. En plus d’être suffisante, l’armée française était aussi mal préparée, percluse d’une mollesse qui ne pardonne pas lors d’une guerre.

Enfin, difficile également de passer à côté, pour Marc Bloch, du rôle de l’enseignement militaire dans toute cette débâcle. Les différentes théories militaires présentées aux états-majors lors de leur formation étaient depuis longtemps devenues obsolètes. Non content de créer une caste de militaires pensant de la même manière, cet enseignement avait aussi le défaut de se complaire dans une forme de médiocrité que personne n’osait remettre en question. 

On le voit, les chefs militaires, dans leur suffisance, leur déconnexion du terrain, et leur formation archaïque sont, pour Marc Bloch, sur la première ligne des responsables qui expliquent cette défaite. Mais ils sont loin d’être les seuls. Il va, ensuite, faire l’inventaire de toutes les défaillances de la société française dans son ensemble, dont il fait lui aussi bien évidemment partie.

Avons-nous toujours été d’assez bons citoyens ?

Une France malade

Pour Marc Bloch, le constat est alarmant : « Les états-majors ont travaillé avec les instruments que le pays leur avait fournis. » Et force est de constater que par la classe des dirigeants politiques français, autant que par l’état d’esprit partagé par une grande partie des citoyens français, la société française a aussi sa part de responsabilité. Les errements politiques et moraux qui la traversèrent s’emparèrent aussi, d’une certaine manière, de l’armée.

D’abord, comment passer à côté du rôle immense qu’a joué les partis politiques dans cette défaite ? Leur responsabilité est immense tant ils se sont complus dans le pacifisme et l’attentisme. D’autant plus que les contradictions qui les animaient n’ont cessé de croître à cette période. Quand la gauche demandait des canons pour l’Espagne en même temps qu’elle prônait le pacifisme, la droite, souvent plus nationaliste, acceptait pourtant de se résigner. Toute la classe politique était paralysée par une réalité qui les dépassait.

Marc Bloch met ici en exergue, aussi, le rôle qu’a joué le syndicalisme, et notamment communiste, dans la conduite qui fut celle de la France de 1939-1940. Par ses nombreuses considérations visant – à juste titre dans une certaine mesure – à protéger les ouvriers, la France ne s’est pas pleinement engagé dans l’effort de guerre : « On n’a pas assez travaillé, dans les fabrications de guerre ; on n’a pas fait assez d’avions, de moteurs ou de chars. » Plus encore, l’internationalisme qui animait les syndicats d’alors, a contribué à une forme d’attentisme qui a nuit à la préparation de la guerre. Les syndicats n’ont pas su comprendre que la priorité était d’en finir avec l’Allemagne nazie, que leurs combats devaient de fait passer au second plan.

De manière générale, c’est toute l’ambiance d’avant-guerre qui a nuit à la France. Toute l’élite française – que ce soit la classe politique, les syndicats, mais aussi la presse, l’enseignement, l’intelligentsia et toute la bourgeoisie – était bouffie par un état d’esprit défaitiste, minée par une angoisse, une aigreur qui s’est transmise à l’ensemble de la société. Les hommes qui sont partis au combat, tout comme le reste des français, étaient résignés. Personne ne voulait de cette guerre, et personne n’a voulu réellement se battre pour elle.

Car l’histoire est, par essence, science du changement. Elle sait et elle enseigne que deux événements ne se reproduisent jamais tout à fait semblables, parce que jamais les conditions ne coïncident exactement.

Des responsabilités partagées

En somme, pour Marc Bloch, les responsabilités sont partagées, et les raisons, multiples : 

  • un état-major défaillant et suffisant ;
  • une classe militaire déconnectée de la réalité du terrain ;
  • une armée française mal préparée et mal renseignée ;
  • des partis politiques désemparés et apathiques ;
  • une élite désemparée, angoissée et, surtout, défaitiste ; 
  • une société française qui, finalement, n’avait pas envie de se battre pour son pays.

C’est en cela que lire L’Étrange défaite de Marc Bloch est fascinant : cet essai, relativement court, est un condensé des explications qui ont conduit à la défaite de 1940. Dès le lendemain de ce chaos, il a su mettre les mots sur tous les manquements de l’armée et de la société française. 

Sa clairvoyance ne l’entraîne pas pour autant sur une forme de déresponsabilisation individuelle. Il s’en veut aussi terriblement, de ne pas avoir alerté, ne pas en avoir fait assez. La ligne à laquelle il appartenait ne s’est pas faite assez entendre : « ce qu’il y avait chez nous de tendances d’esprit authentiquement libérales, désintéressées et humainement progressives, ont commis une de leurs plus lourdes fautes, en s’abstenant de tout effort pour se faire mieux comprendre ». Et les conséquences furent terribles.

Mais plus troublant encore, et sans doute assez inquiétant, est la résonance de ce texte avec notre époque. Comparaison n’est évidemment pas raison, et cette grille de lecture est sans doute, par bien des aspects, erronée ou, tout du moins, anachronique. Pourtant, comment ne pas être surpris de voir que certains éléments que met en avant Marc Bloch en 1940 font écho au marasme (politique, intellectuel, journalistique) de notre époque ? La guerre est aux portes de l’Europe, le monde devient de plus en plus hostile, et nos dirigeants regardent, bien trop souvent, ailleurs…

En historien autant qu’en témoin, Marc Bloch signe avec L’Étrange défaite un texte court, mais d’une densité intellectuelle saisissante. Rédigé à chaud après la débâcle de 1940, cet essai cherche moins à raconter la défaite qu’à la comprendre — et surtout à en identifier les responsabilités. Bloch y démontre, avec une lucidité implacable, les failles d’une armée française figée dans les schémas de la Grande Guerre : commandement vieillissant, doctrines obsolètes, bureaucratie paralysante, incapacité à penser une guerre moderne fondée sur la vitesse et l’initiative. Mais l’immense force du livre réside dans le fait qu’il ne s’arrête pas aux seuls chefs militaires. L’historien élargit le champ de l’analyse et engage un véritable « examen de conscience » national. Partis politiques, syndicats, élites intellectuelles, presse, enseignement, bourgeoisie : personne n’est épargné. Bloch décrit une société française gagnée par le défaitisme, l’attentisme et la peur, incapable de se mobiliser pleinement face au danger nazi. Il insiste aussi sur sa propre part de responsabilité, refusant toute posture de surplomb moral. Lire L’Étrange défaite, c’est donc découvrir un diagnostic d’une rare honnêteté, où rigueur historique et exigence civique se rejoignent. C’est aussi mesurer combien ce texte, écrit en 1940, continue de résonner aujourd’hui : par sa réflexion sur la faillite des élites, sur l’aveuglement collectif et sur le prix du renoncement. Un livre essentiel, à la fois leçon d’histoire et avertissement politique.

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