Le Journal de ma disparition est un thriller qui a tout pour plaire : des personnages puissants, une intrigue maîtrisée et une toile de fond qui ouvre des réflexions sur des sujets qui méritent d’être évoqués.

Le journal de ma disparition, Camilla Grebe, Le Livre de poche, 2019 (2017)
Il y a huit ans, Malin, alors adolescente, a découvert une fillette enterrée dans la forêt de Ormberg, une ville suédoise isolée. On n’a jamais pu identifier la petite victime. Devenue une jeune flic ambitieuse, Malin est affectée auprès de Hanne, la célèbre profileuse, et de l’inspecteur Peter Lindgren qui reprennent l’affaire. Mais Peter disparaît du jour au lendemain, et Hanne est retrouvée blessée et hagarde dans la forêt. L’unique témoin est un adolescent qui erre dans les bois. Sans le dire à personne, celui-ci récupère le journal que Hanne a laissé tomber et se met à le lire, fasciné… Désormais seule dans son enquête, Malin est appelée sur les lieux du tout premier crime : une nouvelle victime a été découverte. Et si tous ces faits étaient tragiquement liés ?
Depuis une quinzaine d’années, la littérature policière scandinave occupe une place singulière dans le paysage du thriller contemporain. Parmi les voix qui ont contribué à renouveler le genre figure Camilla Grebe, une romancière suédoise. Elle s’est faite connaître grâce à la série de polars mettant en scène le personnage de Siri Bergman, série écrite en collaboration avec Åsa Träff, sa soeur.
Paru en Suède en 2017 puis traduit en français l’année suivante, Le Journal de ma disparition est le second roman d’une autre série de livres dont elle est l’unique auteure, et initiée par Un cri sous la glace. On y retrouve notamment la profileuse Hanne Lagerlind-Schön et l’inspecteur Peter Lindgren, déjà présents dans le précédent roman. En revanche, ce livre se focalise sur une autre inspectrice, Malin. L’ouvrage a reçu le prix du meilleur polar suédois et le prestigieux prix Clé de verre, qui récompense chaque année un roman policier scandinave.
L’intrigue prend place à Ormberg, un petit village isolé victime de la désindustrialisation où ressurgit une affaire non résolue : le meurtre d’une fillette découverte dans une forêt plusieurs années auparavant. Lorsque l’enquête est relancée, une série d’événements inattendus vient brouiller les pistes et révéler des secrets anciens.
Derrière ce point de départ somme toute assez classique, Camilla Grebe construit un roman fondé sur deux grandes thématiques : celle de la mémoire et celle de l’identité. Le titre lui-même annonce cette double dimension, entre disparition physique et effacement progressif des souvenirs, sur lesquels reposent pour une part l’identité de chacun. Mais plus globalement, l’histoire de ce livre s’appuie, en toile de fond, sur l’un des débats les plus clivants du moment, celui de l’immigration.
Une des raisons pour lesquelles je déteste Ormberg c’est qu’il n’y a nulle part où aller pour échapper aux sales gosses, nulle part où se cacher.
Dans ce genre de hameau, on est toujours nu face aux autres. Et face à soi.
Un roman à plusieurs voix
L’un des aspects les plus intéressants de ce livre réside dans sa narration polyphonique. Deux personnages occupent les devants de la scène ici : Jake, un jeune adolescent en pleine construction identitaire, qui se retrouve impliqué malgré lui dans les événements morbides qui nous sont contés ici ; et Malin, jeune inspectrice originaire de Ormberg, qui avait découvert les restes d’un enfant des années plus tôt.
Outre ces deux personnages principaux, qui nous livrent tour à tour leur point de vue sur l’affaire, n’oublions pas également la profileuse Hanne Lagerlind-Schön. Elle aussi, bien malgré elle, nous offre sa perspective sur les événements morbides qui ont lieu dans ce petit village d’Ormberg. Lorsque Jake tombe sur son carnet et se met à le lire, il nous permet, par son entremise, de découvrir les dernières semaines d’Hanne, et la façon dont elle vit avec sa maladie, qui lui efface peu à peu ses souvenirs…
Grâce à ses trois perspectives, on plonge dans une affaire aussi sombre que profondément bouleversante qui désagrège peu à peu l’apparente tranquillité d’Ormberg, ce petit village suédois isolé de tout. Mais ne nous y trompons pas : ce village pourrait tout aussi bien se situer n’importe où en Europe. Il est à l’image de ces petites localités éloignées du chahut urbain, victime d’une désindustrialisation massive, repliée sur elle-même. Plus qu’un décor, il est lui aussi, à sa manière, un personnage à part entière de ce livre.
J’écris le journal de ma disparition. Pas physique, mais métaphorique – car chaque jour qui passe, je m’enfonce un peu plus dans le brouillard.
Un thriller maîtrisé et poignant
Une fois le décor et les personnages posés, que dire de ce roman ? D’abord, saluons la grande maîtrise de Camilla Grebe. Du début à la fin, l’intrigue reste cohérente, et les rebondissements des dernières pages sont à la hauteur de l’ensemble de cette œuvre. Elle nous tient en haleine tout du long, et s’avère suffisamment puissante pour effacer les quelques longueurs qui traînent ici et là.
Oui, ce roman est un excellent thriller et Camilla Grebe, une excellente écrivaine. On perçoit toute son expérience, toute son habileté à nous plonger dans des atmosphères oppressantes et empreintes de mystères. On sent bien que beaucoup de choses, dans ce petit village, ne semblent pas être ce qu’elles prétendent. Les apparences de petite bourgade tranquille, la familiarité de ses habitants ne résistent pas longtemps face au passé qui rejaillit.
Néanmoins, au-delà de l’intrigue aboutie de ce thriller, le véritable tour de force dans ce roman, me semble-t-il, réside dans la construction des trois personnages que nous avons déjà évoqués. Nous passerons sur les personnages secondaires, qui s’avèrent sans doute être un peu moins travaillés (Manfred au premier chef, ce qui est dommage tant il a du potentiel). En revanche, Jake, Malin et Hanne sont, eux, d’une complexité remarquable. Et d’une humanité particulièrement touchante.
Que ce soit Jake, ce jeune adolescent chétif qui se cherche encore, Malin, qui voit toutes ses certitudes peu à peu voler en morceaux, et Hanne qui, face à la maladie, découvre toute sa fragilité, tous finissent par nous émouvoir. De manière douce et subtile, Camilla Grebe laisse entrevoir toutes leurs fêlures et leurs doutes.
Il n’y a qu’une seule chose qui m’effraie davantage que les sorcières, les psychopathes et les tueuses cinglées : c’est d’être découvert. Que quelqu’un me voie en robe à paillettes, avec des chaussettes roulées en boule dans le vieux soutien-gorge de ma mère. Si le bruit courait à Ormberg, je n’aurais plus qu’à me tirer une balle.
Des thématiques difficiles et universelles
Le journal évoqué dans le titre occupe une place centrale dans le récit et, à lui seul, symbolise la thématique phare de ce roman : celui de la mémoire. Hanne, atteinte de troubles de la mémoire, consigne ses pensées afin de préserver ce qui risque de lui échapper. Cette dimension personnelle dépasse largement le simple procédé narratif et apporte une touche d’humanité qui ne peut que nous émouvoir. Quand on lit ses lignes, on devine une femme apeurée par le sort que lui réserve la maladie.
Ce procédé particulièrement efficace permet à Camilla Grebe de faire de la mémoire un sujet qui irradie tout le roman. Les souvenirs défaillants, les oublis involontaires et les secrets enfouis deviennent d’une manière ou d’une autre, des enjeux majeurs de l’intrigue. L’enquête criminelle se transforme alors en réflexion sur ce qui demeure lorsque les certitudes vacillent.
Cependant, au-delà de ce thème pourtant bien vivant tout au long du récit, celui qui restera, une fois le livre refermé, est celui de l’immigration. En faisant d’Ormberg un petit village marqué par la désindustrialisation qui accueille un centre pour réfugiés, Camilla Grebe s’attaque à un sujet particulièrement controversé. Elle interroge le rapport de nos sociétés avec ce qui nous est étranger.
D’une part, Ormberg est à l’image de bon nombre de villages et de villes dont les populations sont abandonnées, minées par le chômage et la pauvreté. Cet isolement est à la source d’une bonne partie des peurs et des frustrations qui naissent à l’arrivée d’immigrés. Sans verser dans le discours démonstratif et moralisateur, Camilla Grebe montre comment certaines tensions collectives peuvent façonner les comportements individuels. Cette toile de fond sociale donne du relief à l’intrigue et apporte une humanité émouvante à ce thriller qui, par bien des aspects, reste particulièrement noir.
Bref, Le Journal de ma disparition est un thriller qui a tout pour plaire : des personnages puissants, une intrigue maîtrisée et une toile de fond qui ouvre des réflexions sur des sujets qui méritent d’être évoqués. Car le genre du thriller permet aussi cela : aborder des thématiques sociétales de manière moins frontale, par des moyens détournés, mais également bienvenus. Certes, c’est souvent casse-gueule et délicat. Mais Camilla Grebe évite ces écueils pour nous livrer un polar d’une grande humanité. Un magnifique thriller.
Malin, tu aurais pu être celle qui fuit la guerre et la famine.
Camilla Grebe fait partie de ses auteurs nordiques qui ont permis de renouveler le polar scandinave en offrant aux amateurs du genre de véritables pépites. Ce livre en est la preuve : tout fonctionne dans ce roman. D’abord ses personnages : que ce soit Jake, ce jeune adolescent chétif qui se cherche encore, Malin, qui voit toutes ses certitudes peu à peu voler en éclats, et Hanne qui, face à la maladie, découvre toute sa fragilité, bref tous finissent par nous émouvoir. De manière douce et subtile, Camilla Grebe laisse entrevoir toutes leurs fêlures et leurs doutes. L’intrigue, elle aussi, est particulièrement maîtrisée et efficace. Du début à la fin, le récit reste cohérent, et les rebondissements des dernières pages sont à la hauteur de l’ensemble de cette œuvre. Il nous tient en haleine tout du long, et s’avère suffisamment puissant pour effacer les quelques longueurs qui traînent ici et là. Enfin, la manière dont Camilla Grebe aborde certains sujets délicats est aussi à mettre à son crédit. On le sait, le thriller permet d’aborder des thématiques sociétales de manière moins frontale, par des moyens détournés. Certes, c’est souvent casse-gueule et délicat, le propos devenant vite lourd et moralisateur. Mais Camilla Grebe évite ces écueils pour nous livrer un polar empreint de réflexions pertinentes sur la mémoire, l’immigration et l’abandon. Bref, Le Journal de ma disparition est un thriller qui a tout pour plaire : des personnages puissants, une intrigue maîtrisée et une toile de fond qui ouvre des réflexions sur des sujets qui méritent d’être évoqués. Un thriller d’une grande humanité.
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