« Art » – Yasmina Reza (1994)

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Incisive, tendue, souvent drôle, cette pièce de théâtre nous confronte à nos amitiés et au temps qui passe. Elle nous rappelle aussi pourquoi Yasmina Reza est l’une des plus grandes dramaturges contemporaines.

Incisive, tendue, souvent drôle, cette pièce de théâtre nous confronte à nos amitiés et au temps qui passe. Elle nous rappelle aussi pourquoi Yasmina Reza est l'une des plus grandes dramaturges contemporaines.

« Art », Yasmina Reza, Folio, 2017 (1994)
MARC : Comment peux-tu dire, devant moi, que ces couleurs te touchent?…
YVAN : Parce que c’est la vérité.
MARC : La vérité? Ces couleurs te touchent?
YVAN : Oui. Ces couleurs me touchent.
MARC : Ces couleurs te touchent, Yvan?!
SERGE : Ces couleurs le touchent! Il a le droit!
MARC : Non, il n’a pas le droit.
SERGE : Comment, il n’a pas le droit?


Il y a des œuvres qui, de manière très sobre, voire minimaliste, magnifient l’ordinaire pour nous toucher en plein cœur. « Art », de Yasmina Reza, appartient à cette catégorie rare : une pièce apparemment légère, presque anodine dans son point de départ, mais dont les ramifications touchent à l’amitié, au goût, à l’ego et aux conventions sociales.

Née à Paris en 1959, Yasmina Reza s’est imposée comme l’une des dramaturges françaises les plus jouées à l’international. Ses pièces rencontrent le succès depuis plus de trente ans. Et non content d’être une dramaturge d’exception, Reza est aussi une romancière talentueuse. On lui doit notamment Une désolation (1999) et Serge (2021), romans, déjà chroniqués sur ce site, mais aussi Babylone qui lui a valu le prix Renaudot en 2016.

Que ce soit dans ses pièces ou dans ses romans, son écriture, précise et acérée, s’intéresse moins aux grands événements qu’aux failles du quotidien. Chez elle, une conversation banale, ordinaire, peut se transformer en un terrain d’affrontement moral. Ses textes observent leurs personnages dans ce qu’ils ont de plus familier : leurs certitudes, leurs susceptibilités, leurs manies et leurs fêlures. Plus intéressant sans doute, à chaque fois ou presque, il s’agit aussi pour Yasmina Reza de mettre en scène des personnages en prise avec le monde dans lequel ils évoluent, dépassés par cette modernité qui avance souvent sans eux.

C’est aussi, et surtout, le cas dans la pièce qui nous occupera ici. Créée en 1994, « Art » est sans doute l’œuvre la plus connue de Yasmina Reza. La pièce a connu un succès considérable, en France comme à l’étranger, et a été traduite dans de nombreuses langues. Elle a notamment valu à son auteure, comme Le dieu du carnage quinze ans plus tard, le Tony Award de la meilleure pièce (l’une des récompenses américaines les plus prestigieuses) et le Laurence Olivier Award de la meilleure comédie (récompense britannique). Bref, « Art » est l’une des pièces les plus importantes du théâtre contemporain.

Son intrigue repose sur un incident dérisoire en apparence : l’achat, par l’un des personnages, d’un tableau contemporain presque entièrement blanc. À partir de ce geste, tout vacille. Non pas parce que le tableau serait scandaleux en soi, mais parce qu’il agit comme un révélateur. L’amitié qui liait Serge, Yvan et Marc se dissout sous nos yeux.

Serge, tu n’as pas acheté ce tableau deux cent mille francs ?

Une critique du monde de l’art et du snobisme

La première lecture de cette pièce, la plus évidente et peut-être, finalement, la moins intéressante, réside dans sa capacité à mettre en évidence les travers du monde de l’art contemporain. Et surtout d’un certain snobisme qui règne dans ce milieu. 

Tout commence en effet avec l’acquisition d’un tableau pour le moins curieux. C’est Marc qui nous le présente : « Mon ami Serge a acheté un tableau. C’est une toile d’environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux. ». Bref, un tableau entièrement blanc, qui ne peut que susciter une certaine incompréhension chez Marc : « Tu as acheté cette merde deux cent mille francs ?! »

C’est cet achat qui perturbe l’équilibre de cette amitié. Serge, visiblement, en faisant l’acquisition de cette œuvre, souhaite appartenir au cercle très fermé des amateurs d’art. Fier de son nouveau tableau et animé par le ravissement propre aux néophytes, il s’exclame : « C’est le prix. C’est un ANTRIOS  ! »

Marc n’en revient pas : « Moi je suis perturbé mon vieux, je suis perturbé et même blessé, si, si, de voir Serge, que j’aime, se laisser plumer par snobisme et ne plus avoir un gramme de discernement. » A ses yeux, son ami a peu à peu cédé aux penchants de sa classe, à son envie de distinction par la culture (qui fait penser, en un sens, à la théorie de Bourdieu).

D’ailleurs, quelques pages, plus loin, Serge lui donnera raison, malheureusement, quand il lancera : « Je ne lui reproche pas de ne pas être sensible à cette peinture, il n’a pas l’éducation pour, il y a tout un apprentissage qu’il n’a pas fait, parce qu’il n’a jamais voulu le faire ou parce qu’il n’avait pas de penchant particulier »

Au, fond, « Art », c’est une pièce qui met en confrontation deux visions de l’art. D’un côté, Serge, qui souhaite appartenir à une certaine élite culturelle, qui, par véritable affection pour ce type d’oeuvre ou par simple conformisme, fait l’acquisition d’un tableau blanc. Et de l’autre, Marc, plus pragmatique et prosaïque, qui défend un point de vue plus critique sur ce qu’est devenu l’art contemporain. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il ne se remettra pas du mot « déconstruction » employé par Serge, ce mot issue de la nouvelle théorie critique de l’art et de la culture qui émerge alors à cette époque.

Tu ne connais pas la déconstruction ?… Demande à Serge, il domine très bien cette notion… ( A Serge.) Pour me rendre lisible une œuvre absurde, tu es allé chercher ta terminologie dans le registre des travaux publics… Ah, tu souris ! Tu vois, quand tu souris comme ça, je reprends espoir, quel con…

Une réflexion sur l’amitié

Bien sûr, la pièce dialogue avec les débats autour de l’art (surtout contemporain), de sa légitimité et des représentations que l’on y projette. Mais réduire « Art » à une satire de ce milieu serait passer à côté de son véritable sujet.

Au fond, dans cette pièce, Yasmina Reza dissèque une amitié masculine de longue date, avec tout ce qu’elle implique de hiérarchie implicite, d’habitudes installées et de rôles figés. Dans ce trio, Marc et Serge sont les deux pôles vers lesquels Yvan ne cesse de graviter, tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre. Sa personnalité plus soumise et conciliante le pousse, durant une grande partie de la pièce, à essayer de ménager la chèvre et le chou. Ne voulant pas véritablement prendre position. Ce qui lui vaudra ces mots de Marc : « Yvan, tu n’as pas de consistance. Tu es un être hybride et flasque. »

D’une certaine manière, Serge était aussi dans le giron de Marc, puisque ce personnage est indéniablement celui qui a la personnalité la plus affirmée. Mais l’achat du tableau agit comme une rupture symbolique :  « L’achat de l’Antrios qui aurait déclenché cette gêne entre nous ? ». Serge semble s’émanciper d’un regard qui, jusque-là, le définissait en partie.

Et c’est précisément cette indépendance qui s’affirme qui met Marc dans tous ses états. Derrière ses attaques contre le snobisme de Serge se cache en réalité une blessure qui le rend malheureux. Son ami lui échappe. Il le reconnaîtra lui-même : 

MARC : De mon temps, tu n’aurais jamais acheté cette toile.
SERGE : Qu’est-ce que ça signifie, de ton temps ?!
MARC : Du temps où tu me distinguais des autres, où tu mesurais les choses à mon aune.

Après tant d’années d’amitié, la relation qui liait Marc, Serge et Yvan se distend. L’achat de ce tableau sera un catalyseur qui les mettra devant une terrible réalité : ce qui les rapprochait s’est évanoui. Ils ne peuvent même plus rire ensemble : « Il n’a pas d’humour. Avec toi, je ris. Avec lui, je suis glacé. » dira Serge à Yvan.

La pièce montre avec finesse à quel point l’amitié repose parfois sur des équilibres fragiles. On croit connaître ses proches ; on accepte certains traits chez eux tant qu’ils restent compatibles avec l’image que l’on s’en fait. Dès qu’un déplacement survient, même minime, la relation se tend, l’amitié disparaît.

On ne devrait jamais laisser ses amis sans surveillance. Il faut toujours surveiller ses amis. Sinon, ils vous échappent…

Une pièce féroce et drôle

Avec cette pièce, Yasmina Reza nous offre un texte intemporel, au fond cruel et assez triste sur les rapports humains. Presque désabusé. On rigole beaucoup de voir ces trois personnages en prise avec leur amitié qui se disloque autour d’un sujet aussi futile qu’un tableau blanc. Mais derrière ces rires, on ne peut qu’être rattrapé par une forme de pessimisme sur la nature humaine qui se dégage de ces saillies souvent drôles. 

C’est peut-être pour cela que cette pièce continue à être autant jouée aujourd’hui. Certes, les discussions qu’elle soulève sur la valeur culturelle, le regard des autres et la légitimité du jugement n’ont rien perdu de leur pertinence. À l’ère de l’opinion immédiate et de la mise en scène sociale des goûts, elle résonne peut-être différemment, mais avec la même acuité.

Mais c’est aussi, sans doute, parce que cette pièce parle à chacun d’entre nous. Elle nous met face à nos contradictions, aux non-dits, à ces amitiés que l’on croyait indéfectibles mais qui, à cause d’une simple étincelle, peuvent disparaître. Elle nous confronte aussi au temps qui passe, à ce monde qui continue à avancer, qu’on le veuille ou non, et qui peut nous laisser sur le bord de la route avec ce sentiment étrange qu’il n’est plus fait pour nous.

Yasmina Reza a un incroyable talent pour faire naître de la banalité, de l’ordinaire, des questionnements universels. Son regard sur les rapports humains est unique, pertinent, et lumineux. Cette pièce en est la preuve : concise, tendue, souvent drôle, elle rappelle qu’un simple objet peut suffire à faire surgir tout ce que l’on préfère habituellement taire.

Je ne crois pas aux valeurs qui régissent l’Art aujourd’hui… La loi du nouveau. La loi de la surprise…
La surprise est une chose morte. Morte à peine conçue, Serge…

« Art » est sans doute la pièce de théâtre la plus connue de Yasmina Reza. Preuve en est son succès qui dure depuis plus de trente ans, en France comme à l’étranger. Et on ne peut que comprendre cette réussite tant cette œuvre reste, à bien des égards, intemporelle et universelle. Tout part de l’achat par Serge d’un tableau contemporain presque entièrement blanc qui mettra à mal la longue amitié qu’il avait avec Marc et Yvan. La première lecture de cette pièce, la plus évidente et, peut-être, finalement, la moins intéressante, réside dans sa capacité à mettre en évidence les travers du monde de l’art contemporain. Et surtout d’un certain snobisme qui règne dans ce milieu. Bien sûr, la pièce dialogue avec les débats autour de l’art (surtout contemporain), de sa légitimité et des représentations que l’on y projette. Mais réduire « Art » à une satire de ce milieu serait passer à côté de son véritable sujet : une amitié, qui, à cause d’un vulgaire tableau, vole en éclats. La pièce montre avec finesse à quel point l’amitié repose parfois sur des équilibres fragiles. On croit connaître ses proches ; on les accepte tels qu’ils sont. Mais dès qu’un incident survient, même minime, la relation se tend, l’amitié disparaît. Avec cette pièce, Yasmina Reza nous offre un texte intemporel, au fond cruel et assez triste sur les rapports humains. Presque désabusé. On rigole beaucoup de voir ces trois personnages se déchirer pour une histoire de tableau blanc. Mais derrière ces rires, on ne peut qu’être rattrapé par une forme de pessimisme sur la nature humaine. « Art » nous confronte aussi au temps qui passe, à ce monde qui continue à avancer, qu’on le veuille ou non, et qui peut nous laisser sur le bord de la route avec ce sentiment étrange qu’il n’est plus fait pour nous. Yasmina Reza a un incroyable talent pour faire naître de la banalité, de l’ordinaire, des questionnements universels. Cette pièce en est la preuve : incisive, tendue, souvent drôle, elle rappelle qu’un simple objet peut suffire à faire surgir tout ce que l’on préfère habituellement taire.

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