La neige noire – Paul Lynch (2014)

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Un roman âpre et sombre digne d’une tragédie grecque, magnifié par le lyrisme exceptionnel de Paul Lynch. On ressort de cette lecture profondément bouleversé par le destin de la famille Kane.

Un roman âpre et sombre digne d'une tragédie grecque, magnifié par le lyrisme exceptionnel de Paul Lynch. On ressort de cette lecture profondément bouleversé par le destin de la famille Kane.

La neige noire, Paul Lynch, Albin Michel, 2015 (2014)
L’âpreté lyrique du premier roman de Paul Lynch, Un ciel rouge, le matin, métamorphosait le paysage irlandais en un vaste territoire à l’horizon sans limites, au fil d’une impitoyable chasse à l’homme qui poussait inéluctablement un jeune métayer vers l’exil américain, dans un récit visuel fracassant.
Son nouveau roman raconte le retour d’un émigré irlandais au pays. Après des années passées à New York, Barnabas Kane retrouve le Donegal en 1945 et s’installe sur une ferme avec sa femme et son fils. Mais l’incendie, accidentel ou criminel, qui ravage son étable, tuant un ouvrier et décimant son bétail, met un frein à ce nouveau départ. Confronté à l’hostilité et à la rancœur d’une communauté qui l’accuse d’avoir tué l’un des leurs, il devient un étranger sur son propre sol. Confiné sur cette terre ingrate où l’inflexibilité des hommes le dispute à celle de la nature, Barnabas Kane va devoir choisir à quel monde il appartient.


Paul Lynch est sans doute l’un des plus grands écrivains irlandais contemporains. Auteur de seulement cinq romans (dont les magnifiques Grace et Au-delà de la mer, déjà chroniqués sur ce blog), il a su s’imposer comme l’une des plumes les plus à même de raconter son pays, l’Irlande. Cette plume a d’ailleurs été récompensée en 2023 par le Booker Prize pour son cinquième livre, Le Champ du prophète.

On ne vous cachera pas qu’ici, dans ce blog, on apprécie particulièrement cet écrivain. Son roman Grace, paru en 2017, avait été une véritable claque littéraire. Le lyrisme de son écriture, la façon dont elle nous emmène aux côtés de ses personnages si puissants, les questionnements presque métaphysiques qui ressortent de ses romans sont d’autant d’arguments qui font de Paul Lynch, indéniablement, un auteur à suivre. Et à recommander vivement.

Ici, il s’agira de parler de son second roman, La neige noire, publié en 2014. Après Un ciel rouge, le matin paru l’année précédente, Paul Lynch était revenu avec un nouveau livre mettant en scène sa terre natale, l’Irlande. Alors que son premier roman était le roman de l’exil, présentant des personnages quittant l’Irlande pour les États-Unis dans les années 1830, La neige noire est le roman du retour au bercail.

Le roman dont il sera en effet question ici met en scène en 1945 Barnabas Kane, irlandais pure souche qui rentre des États-Unis, lui qui avait quitté sa terre natale des années auparavant pour tenter sa chance en Amérique. Revenu dans le Donegal avec sa femme Eskra et son fils Billy, il a acheté avec l’argent gagné outre-Atlantique une ferme, pensant s’y installer définitivement. Mais l’incendie de son étable, anéantissant son troupeau de vaches et tuant son employé, signera le début d’une descente aux enfers…

C’est d’ailleurs sur cette scène absolument saisissante que s’ouvre le roman. Une fois scotché par toute l’horreur de cet incendie, impossible de relâcher ce roman. Il nous prend aux tripes, nous arrime au destin de la famille Kane meurtrie par cette tragédie, nous plonge dans une noirceur que les paysages irlandais n’arrivent pas à faire oublier, pour nous relâcher, trois cents pages plus loin, profondément ému par la lecture qui vient ainsi de s’achever.

Bref, vous l’aurez compris, ce livre est bouleversant, et j’essaierai ici de vous expliquer pourquoi.

Les meuglements de détresse que ces bêtes poussent aujourd’hui, aucune oreille ne voudrait les entendre. 

Une famille en perdition

Tout part de cet incendie. En quelques heures seulement, Barnabas Kane perd l’ensemble de son troupeau de vaches, donc la totalité où presque de son investissement et, ce faisant, ce qui faisait vivre sa famille. Son monde s’écroule. D’autant plus que ce sinistre a également tué son employé, Matthew Peoples. Non content d’être ravagé par cette perte, la culpabilité n’arrangeant rien, voilà qu’il est aussi tenu responsable de ce décès par la communauté paysanne dans laquelle il vit. Mais jamais de manière directe ou frontale. Car, comme bien souvent dans la campagne, les rumeurs vont bon train…

Cet incendie symbolise à lui seul le terrible drame dont il sera question tout au long de ce livre. La chute de la famille Kane… Certes, elle ne vivait pas sur l’or (qui pouvait bien vivre de cette manière d’ailleurs en Irlande pendant la Seconde Guerre mondiale ?), mais, bon an mal an, elle arrivait à garder la tête hors de l’eau et à mettre quelques économies de côté. En revanche, une fois l’ensemble du troupeau disparu, difficile de s’en sortir…

Et cette symbolisation du désastre se matérialise dans cette neige noire qui marquera cette scène inaugurale. Car l’incendie a lieu en plein hiver. Malgré le froid, il arrive à prendre de l’ampleur, jusqu’à ravager l’entièreté du bâtiment, et toutes les bêtes qui s’y trouvaient… Lorsqu’enfin la porte finit par céder, ce sont des animaux en feu qui sortent de cette gueule des enfers, pour ne les relâcher que quelques dizaines de mètres plus loin, fumantes. 

Les conséquences de cet incendie, ce sont aussi les rêves de Barnabas et de sa famille qui partent en fumée. Tout disparaît avec eux. Ne reste que de la cendre, qui retombe comme de la neige noire tout autour. Et cette neige noire sera annonciatrice d’une succession de drames qui détruira peu à peu cette famille…

Comment ce feu a-t-il bien pu être déclenché ? Accident, ou acte malveillant ? Au fond peu importe pour Barnabas, Eskra et Billy. Les dés sont jetés. Car ses conséquences suffiront à les broyer. Les liens qui les rattachent s’estomperont petit à petit.

Il y a eu un frémissement de poussière noirâtre, une terrible grenaille d’ambre a fusé dans le ciel et s’est consumée en une neige noire.

Une Irlande en prise avec son histoire

Derrière cette tragédie se tisse en toile de fond le portrait d’une lrlande figée dans l’histoire, presque anhistorique. C’est peut-être dû au fait que ce récit, qui se déroule pourtant en 1945, pourrait très bien avoir lieu à une autre époque. Les éléments de la modernité n’y sont quasiment pas présents. A peine une voiture pour aller au village, et une radio pour écouter un peu de musique ou le déroulé de la guerre qui se joue encore sur le continent.

Mis à part ces quelques artefacts, la modernité n’est jamais réellement arrivée dans le Donegal. C’est le portrait d’une Irlande encore presque totalement rurale que nous peint Paul Lynch. Les gens sont encore en majorité rustres, ont l’odeur de leurs bêtes qui imprègne chacun de leurs vêtements. Ils se retrouvent au pub de temps à autre, et s’entraident… À condition d’appartenir à la même communauté.

Or, bien que Barnabas soit né dans la région, son exil aux États-Unis pendant tant d’années a fini par l’exclure de la communauté qui habite ces terres depuis des lustres. Il a beau être revenu s’installer dans cette ferme, dans la région qui l’a vu grandir, rien n’y fait : il reste un « faux-pays », un étranger. Rien n’y fera : lui et sa famille ne se sentiront pas véritablement chez eux, d’autant plus que, suite à l’incendie, ils seront de plus en plus marginalisés. Personne ne voudra les aider.

Mais si cette Irlande est si fascinante, surtout sous la plume si envoûtante de Paul Lynch, c’est parce qu’elle est aussi peuplée de fantômes. Cette île a son histoire gravée au plus profond d’elle-même. Elle respire son passé. Encore et toujours. 

Preuve en est le passage autour de ces pierres que Barnabas souhaite utiliser pour reconstruire son étable. Il y avait dans ce village une maison tombée en ruines, une maison qui, selon les dires et les histoires qui se racontaient alors, avait été habitée pour la dernière fois durant la famine, il y a plus d’un siècle. Barnabas prit ces pierres pour tenter d’avancer, mais on le lui reprocha, les pierres devant rester là où elles étaient, en guise de souvenirs, intouchables…

Les amateurs de littérature irlandaise seront donc ravis de retrouver ici des thématiques chères à ces auteurs : la nature, dans ce qu’elle a de plus rude, de plus âpre ; le poids de l’histoire et, surtout depuis le XIXe siècle et la Grande Famine, celui de la pauvreté. Mais aussi, tapie dans l’ombre, celui de la religion, ou plutôt son absence, tant le catholicisme a, dans ce récit, mis les voiles, ne laissant ces personnages qu’en prise avec une forme de fatalisme et de désespoir.

J’ai beau être américaine, j’ai du sang irlandais dans les veines, comme vous. Le problème avec vous tous, c’est que vous accordez trop de place aux souvenirs. Vous vivez uniquement dans le passé. C’est la règle, par ici. Vous vivez en compagnie de fantômes, en vous apitoyant sur votre sort. Le regard constamment tourné en arrière. Incapables d’envisager l’avenir, de faire progresser ce pays.

Un lyrisme âpre et noir

Enfin, si ce récit est aussi poignant, c’est avant tout parce que Paul Lynch est un formidable styliste. Certains pourront peut-être trouver son écriture un peu trop pesante, un peu trop dense, voire un peu trop imagée. A ceux-là nous répondrons qu’ils sont certainement passés à côté d’une plume exceptionnelle tant elle contribue à créer une atmosphère particulièrement oppressante (mention spéciale à la traductrice Marina Boraso et à son travail remarquable). 

Ce style inimitable permet de retranscrire l’ambiance étouffante qui règne dans cette ferme suite à l’incendie. En intégrant directement les dialogues au sein de la narration, ce faisant en ne les distinguant pas du reste du récit, Paul Lynch crée un brouillard dans lequel la parole de ses personnages se fond à leurs pensées. 

Le résultat est sidérant : le lecteur entre ainsi dans une bulle angoissante qui ne laisse aucun répit. Au fil des pages, on a de fait l’impression de lire un récit implacable, une tragédie inarrêtable qui écrase petit à petit Barnabas, Eskra et Billy. Impossible pour eux d’en réchapper indemnes.

Bref, le style de Paul Lynch est avant tout mis au service de son récit. Mais il est difficile aussi de passer à côté du fabuleux lyrisme qui s’en dégage. La plume de cet écrivain irlandais magnifie son pays. Toutes les phrases, absolument toutes, sont âpres, sombres, mais aussi, poétiques. Une fois entré dans l’univers de Paul Lynch, on ne peut que rester en admiration devant sa capacité à sublimer son roman par sa plume unique.

La neige noire est donc un roman à lire, à savourer, car il ne nous laissera pas indemne. On ressort de ce livre avec l’impression d’avoir vécu une incroyable expérience de lecture. 

Barnabas regarde longuement le ciel qui déroule son drap livide et glacé, il regarde le soleil escamoté et ne trouve rien là-haut qui promette un radoucissement. 

La neige noire fait partie de ces livres dont on ne ressort pas indemne. La scène introductive est si puissante qu’elle nous prend d’entrée à la gorge. Une fois scotché par toute l’horreur de cet incendie, impossible de relâcher ce roman. Il nous prend aux tripes, nous arrime au destin de la famille Kane meurtrie par cette tragédie, nous plonge dans une noirceur que les paysages irlandais n’arrivent pas à faire oublier, pour nous relâcher, trois cents pages plus loin, profondément ému par la lecture qui vient ainsi de s’achever. Car ce roman n’est rien d’autre qu’une tragédie grecque, le récit implacable de la descente aux enfers d’une famille de retour dans une terre qui ne veut pas d’eux. Malgré toute leur bonne volonté, rien n’y fera : leur destin est scellé par cet incendie. Les enfers se sont ouverts devant eux ce jour-là, ne restera de ce drame que de la cendre, qui retombera sur cette ferme comme de la neige noire. Cette cendre agira comme l’élément annonciateur de la chute de la famille Kane. Mais si ce roman est si bouleversant, c’est aussi parce que Paul Lynch est un formidable styliste. Sa plume, âpre et sombre, n’en reste pas moins incroyablement poétique. Le lyrisme propre à cet écrivain est au service du récit, créant une ambiance particulièrement oppressante. Une ambiance accentuée par le procédé stylistique qu’il utilise depuis toujours : en intégrant les dialogues directement à la narration, les frontières entre paroles et pensées, entre paroles et récit, s’estompent pour créer un brouillard magnétique et envoûtant qui nous accompagne tout du long. Bref, une fois entré dans l’univers de Paul Lynch, on ne peut que rester en admiration devant sa capacité à sublimer son roman par sa plume unique. Un livre sombre mais bouleversant.

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