Contes de la bécasse – Guy de Maupassant (1883)

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Maupassant est l’auteur qui démontre que des récits courts peuvent avoir une puissance émotionnelle sans égal. Ce recueil de nouvelles en est la preuve.

Maupassant est l’auteur qui démontre que des récits courts peuvent avoir une puissance émotionnelle sans égal. Ce recueil de nouvelles en est la preuve.

Contes de la bécasse, Guy de Maupassant, Le Livre de Poche, 1979 (1883)
Chez le baron des Ravots, une coutume existait, qu’on appelait le « conte de la bécasse ». Lorsque chaque convive avait dégusté son oiseau, le cérémonial voulait qu’après avoir graissé toutes les têtes, le maître de maison tirât au sort celui qui seul aurait le privilège de s’en régaler. « L’élu du hasard croquait le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations de plaisir. […] Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l’ordre du baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités. »
Ce sont ces récits normands que Maupassant réunit ici. Histoires savoureuses, facétieuses aussi, mais pourtant cruelles : la drôlerie s’assombrit de noirceur, le tragique se lie à la farce, et le pessimisme à la bouffonnerie.


On ne présente plus Guy de Maupassant. Né en 1850 et mort en 1893, il est, pour beaucoup, l’une des figures majeures de la littérature française de la fin du XIXe siècle. Ayant écrit seulement six romans (dont, par exemple, Une vie ou encore Pierre et Jean), il fut, en revanche, l’auteur d’un nombre considérable de nouvelles, rassemblées en plusieurs recueils.

C’est de l’un d’entre eux qu’il sera question ici : les fameux Contes de la bécasse. Ce livre, publié en 1883, rassemble une quinzaine de nouvelles que l’auteur avait fait paraître entre 1882 et 1883 dans deux journaux, Le Gaulois et Gil Blas.

Contrairement à d’autres recueils de l’auteur, les Contes de la bécasse présentent un semblant de cohérence. La première nouvelle, La Bécasse, sert d’introduction aux seize autres. Dans ce texte, nous est présentée la coutume qui se déroule chez le vieux baron des Ravots, en Normandie. Pour clôturer les parties de chasse à la bécasse qu’il donne dans son domaine, il organise en soirée un dîner, lors duquel est tiré au sort un participant qui, chanceux, peut manger à lui seul les têtes des oiseaux chassés. En contrepartie, il doit raconter une histoire au reste de l’assemblée.

A lui seul, ce recueil de nouvelles nous dévoile les grandes thématiques qui seront chères à son auteur. Par son écriture, à la fois claire, simple, ciselée, mais qui transpire l’élégance, Maupassant arrive à dépeindre les mœurs de son temps dans un réalisme empreint de pessimisme. Si vous ne l’avez encore jamais lu, foncez, vous ne serez pas déçu.

Il n’y a pas d’hommes honnêtes ; ou du moins ils ne le sont que relativement aux crapules.

La Normandie de la seconde moitié du XIXe siècle

L’amour de Maupassant pour sa terre natale n’est plus à prouver. C’est ainsi que la plupart des nouvelles présentes dans les Contes de la bécasse se déroulent dans cette région (mais pas toutes). Que ce soit dans La Folle, Farce normande ou encore Un Normand, la majeure partie de ces récits ont lieu dans un cadre que Maupassant connait bien. 

On voit ainsi défiler au fil des pages des paysages caractéristiques de la région normande, que ce soit sa campagne ou même la mer. Si certaines localités sont inventées, la topographie précise que Maupassant met en évidence dans ces nouvelles permet de plonger le lecteur au plus proche de ses personnages. On est avec eux, à leurs côtés : au fond, ils ont pu exister puisque la région dans laquelle ils sont mis en scène existe bel et bien. 

Chez Maupassant, situer ses récits dans des lieux qui lui sont familiers lui permet ainsi de donner plus de corps et de vie à ces textes. Cela constitue en quelque sorte une amorce au réalisme qu’il déploie ensuite dans toutes ces nouvelles. 

C’est ce réalisme si caractéristique de Maupassant qui marque sans doute le plus ici. En nous plongeant, au fil de ces magnifiques textes, dans la vie quotidienne de la Normandie, c’est tout un pan de la vie de son époque que Maupassant met en scène. Une époque dont la société était encore majoritairement campagnarde, marquée aussi par la guerre contre les Prussiens.

Que ce soit chez les bourgeois (Le Testament) ou chez les paysans (Aux Champs), auprès des classes sociales les plus pauvres (La Rempailleuse) ou les plus aisées (Un fils), ce sont les mœurs de son temps que l’auteur cherche à disséquer.

C’est le seul homme que j’ai vu sur la terre, monsieur le médecin ; je ne sais pas si les autres existaient seulement.

La corruption de l’argent (tout comme celle qui nait de son absence)

Ces mœurs, si fascinantes pour Maupassant, sont au cœur des thématiques qu’il ne cesse, à travers ses écrits, de mettre en évidence. Les Contes de la bécasse sont ainsi, en un sens, une très belle porte ouverte dans l’œuvre de Maupassant, une magnifique manière de découvrir son univers.

Parmi les nombreux thèmes évoqués par Maupassant ici, il y en a un qui frappe tout particulièrement : celui de l’avarice et du rapport à l’argent. Dans Aux champs, par exemple, Maupassant nous livre un conte d’une cruauté déchirante sur la façon dont une famille de paysans qui refuse de « vendre » l’un de ses fils à un couple de bourgeois, se retrouve victime de sa propre intégrité. Leur fils, finalement resté avec eux dans la pauvreté, finit par leur en vouloir de ne pas lui avoir permis de connaître une vie d’aisance matérielle. 

La rempailleuse, elle aussi, aborde ce sujet en guise de conclusion, lorsque le pharmacien, d’abord ulcéré qu’une pauvre femme ait pu l’aimer, vienne à accepter hypocritement le peu d’argent qu’elle lui lègue. La nouvelle En mer en est aussi une belle illustration : un marin se résout à couper son bras, pris dans une corde, de peur de voir son frère perdre son chalut. Bref, on le voit, l’argent, sous la plume de Maupassant, pervertit plus qu’il ne sauve, aliène plus qu’il ne soulage.

Si l’argent (ou son absence) devient sous la plume de Maupassant un moteur de l’action et l’origine de bon nombre des drames qui nous sont présentés ici, c’est parce que ses Contes de la bécasse, se transforme, à bien des égards, en une critique sociale implacable. En fin observateur de la vie de son temps, il ne peut que constater à quel point la misère façonne, dans sa chère Normandie, les rapports sociaux de ses habitants.

Le regard de Maupassant sur les femmes

Au-delà de cette peinture de la misère et de ses conséquences, Maupassant aborde un regard d’une modernité déconcertante sur les femmes et leur rôle dans la société de son époque. Il est étonnant de voir sous sa plume une critique bien réelle de la « domination masculine » alors en usage. 

Dans Le Testament, Mme de Courcils use du peu de pouvoir que son mariage lui accorde (mariage malheureux soit dit en passant) pour déshériter ses deux fils aînés au profit de son troisième fils issu de sa relation avec son amant. Son testament se transforme en un ultime pied-de-nez à ce système patriarcal, en assument ouvertement sa relation extra-conjugale.

Plus fascinant encore est la manière dont Maupassant, déjà, est conscient de la soumission de la femme dans la société du XIXe siècle. Et, en usant d’un anachronisme qui, je crois, révèle bien toute l’acuité de l’auteur, de cette terrible « culture du viol » qu’il observe chez ses contemporains.

Preuves en sont deux des nouvelles présentes dans ce recueil. D’abord Ce cochon de Morin : dans un train, un dénommé Morin agresse violemment une femme, pensant dans une sorte de délire que celle-ci le désirait autant que lui la désirait. Face à la peur du scandale, deux de ses amis tentent d’étouffer l’affaire en se rendant chez la victime et son oncle. L’un d’entre eux, Labarde, finit lui aussi par tomber sous le charme de la jeune femme… Cynisme déconcertant de Maupassant.

Mais c’est surtout Un fils qui illustre le mieux la critique de Maupassant sur l’impunité des hommes et de leurs comportements prédateurs envers les femmes. Un jeune bourgeois, qui deviendra par la suite une personnalité en vue de Paris, viole une jeune bretonne dans une auberge. L’ami à qui il raconte son histoire aura ses mots terribles : « C’est bon vraiment d’avoir vingt-cinq ans, et même de faire des enfants comme ça. »

Je me rappelle cela comme d’hier. Ce fut une scène grandiose, dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la tombe de cette martyre écrasée par nos moeurs durant sa vie, et qui jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l’indépendance.

Le pessimisme de Maupassant

Selon les notes de cette édition données par Louis Forestier, Maupassant aurait décrit cet ouvrage à son éditeur de la manière suivante : « Ce qui distingue particulièrement cet ouvrage de l’Auteur de La Maison Tellier et d’Une vie, c’est la gaîté, l’ironie amusante. ». Difficile pourtant de voir autre chose que de la cruauté et du cynisme dans ces Contes de la bécasse.

Certes, il y a bien certains textes plus lumineux que d’autres, comme La farce normande ou Saint-Antoine, qui sont, à certains égards, assez amusants. Mais à travers toutes ces thématique (la guerre, la misère, les injustices et la domination des femmes, etc.), se dégage de ces nouvelles une noirceur que la belle Normandie a bien du mal à cacher.

La cruauté est ici partout : dans La Folle, des soldats prussiens emmène au fond des bois, sur son matelas qu’elle ne voulait plus quitter, une femme, brisée par le chagrin. Elle y mourra. Dans Pierrot, un chien vivant est laissé délibérément par deux femmes au fond d’une marnière (une sorte d’énorme trou creusé pour y extraire de la craie). Et l’on a toujours en tête La Rempailleuse et la nouvelle Aux champs, déjà évoquées plus haut.

Maupassant porte ainsi un regard particulièrement sombre sur le genre humain : pour quelques sous, l’homme est prêt à toutes les bassesses. Fort de son pouvoir, il peut écraser et piétiner n’importe qui. C’est cette cruauté et, finalement, ce pessimisme désabusé, qui ont fait de Maupassant l’auteur que l’on connaît aujourd’hui. 

Et c’est ce pessimisme qui me touche tout particulièrement chez lui. Grâce à sa plume si caractéristique, mêlant habilement le concis avec le pénétrant, se cache derrière l’apparente bonhommie de ses personnages une lucidité implacable sur la nature humaine. Fort d’une écriture dépouillée de toute lourdeur, tous ces textes, absolument tous, sont d’une intensité remarquable. Maupassant est l’auteur qui démontre que des récits courts peuvent avoir une puissance émotionnelle sans égal.

Comme Mathieu a du temps de reste ; il boit ; mais il boit en artiste, en convaincu, si bien qu’il est gris régulièrement tous les soirs. Il est gris, mais il le sait ; il le sait si bien qu’il note, chaque jour, le degré exact de son ivresse. C’est là sa principale occupation. La chapelle ne vient qu’après.

Maupassant est peut-être l’un des écrivains qui me touchent le plus. Ces Contes de la bécasse n’y sont pas pour rien tant chacun d’entre eux irradie de leur vérité crue le genre humain. Comme souvent avec l’écrivain, la Normandie tient une place centrale et devient le décor de la plupart de ces textes qui représentent une fenêtre sur la société de la seconde moitié du XIXe siècle. Paysans ou bourgeois, Maupassant s’attache à nous décrire avec réalisme les mœurs de son temps. Chaque conte devient ainsi, de fait, une critique sociale mordante. L’argent y occupe une place centrale, souvent comme moteur tragique : qu’il soit présent ou absent, il corrompt les relations humaines et engendre des drames cruels. À travers plusieurs nouvelles, Maupassant montre comment la misère et l’avidité façonnent les comportements de ses personnages. Le regard porté sur les femmes frappe également par sa modernité. L’auteur dénonce, parfois avec un cynisme dérangeant, la domination masculine et les violences subies, révélant une lucidité rare pour son époque. Si l’on devait retenir que quelques-unes de ces nouvelles, peut-être choisirions-nous La Rempailleuse, Saint-Antoine et Aux champs. Mais cela ne serait pas rendre justice à ce recueil qui brille par sa cohérence. Car malgré quelques touches d’humour ou d’ironie, l’ensemble du recueil est dominé par une profonde noirceur. La cruauté humaine y est omniprésente, qu’elle s’exprime dans la guerre, la pauvreté ou les rapports sociaux. Maupassant dévoile dans ce recueil une vision profondément pessimiste de l’humanité. Fort d’une écriture dépouillée de toute lourdeur, tous ces textes, absolument tous, sont d’une intensité remarquable. Grâce à sa plume si caractéristique, mêlant habilement le concis avec le pénétrant, se cache derrière l’apparente bonhommie de ses personnages une lucidité implacable sur la nature humaine. Maupassant est l’auteur qui démontre que des récits courts peuvent avoir une puissance émotionnelle sans égal.

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