Nickel Boys – Colson Whitehead (2019)

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Bien que le style de ce roman soit un peu froid, Nickel Boys est un roman déchirant qui nous plonge au coeur d’une école de redressement raciste et violente. A découvrir d’urgence.

Bien que le style de ce roman soit un peu froid, Nickel Boys est un roman déchirant qui nous plonge au coeur d'une école de redressement raciste et violente. A découvrir d'urgence.

Nickel Boys, Colson Whitehead, Editions Albin Michel, 2020 (2019)
Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.
Couronné en 2017 par le prix Pulitzer pour Underground Railroad puis en 2020 pour Nickel Boys, Colson Whitehead s’inscrit dans la lignée des rares romanciers distingués à deux reprises par cette prestigieuse récompense, à l’instar de William Faulkner et John Updike. S’inspirant de faits réels, il continue d’explorer l’inguérissable blessure raciale de l’Amérique et donne avec ce nouveau roman saisissant une sépulture littéraire à des centaines d’innocents, victimes de l’injustice du fait de leur couleur de peau.


Ils ne sont que quatre écrivains à avoir reçu deux fois le prix Pulitzer, le prix littéraire américain le plus prestigieux : Booth Tarkington, William Faulkner, John Updike et Colson Whitehead, l’auteur dont il sera question ici. Après l’avoir obtenu une première fois en 2017 pour Underground Railroad, ce dernier récidiva en 2020 avec Nickel Boys, ce qui fit de lui l’un des auteurs américains les plus importants de ce début du XXIe siècle. Et sans doute l’écrivain de la condition noire américaine.

Quand Underground Railroad s’attachait à raconter la fuite d’une jeune esclave noire à travers les Etats du Sud dans les années 1850, Nickel Boys se concentre sur le quotidien d’une école de redressement en Floride durant les années 1960. Inspirée d’une école qui a véritablement existé, la Dozier School for Boys, l’école Nickel imaginée par Colson Whitehead est l’occasion pour lui de revenir sur la ségrégation qui était alors en vigueur aux Etats-Unis. C’est aussi le moyen d’évoquer la lutte pour les droits civiques portée en premier lieu par Martin Luther King, dont il sera question dans ce livre, et qui a largement inspiré l’auteur.

Que ce soit dans l’un ou l’autre de ces deux livres, et plus largement dans l’ensemble de sa bibliographie, Colson Whitehead fait ainsi de la question raciale son sujet de prédilection. Chacun de ses romans représente une entrée dans le quotidien de ceux qui vivent discriminations et injustices pour le seul motif d’avoir une couleur de peau différente. Et comme souvent avec Whitehead, le récit qu’il en fait est d’une puissance dévorante.

Notamment ici, avec Nickel Boys : avec un style journalistique, très descriptif, mais aussi pudique, l’écrivain nous prend aux tripes et nous conte toute l’horreur de cette école de redressement.

Que ce soit avant, pendant ou après, s’il fallait définir leur trajectoire générale, les garçons de Nickels étaient baisés.

La cruauté de l’Amérique ségrégationniste

Tout part d’un charnier découvert dans les années 2010 par des archéologues sur un chantier en Floride. Ils mettent à jour des squelettes ensevelis sur un terrain ayant appartenu à l’école Nickel. C’est sur cette séquence que s’ouvre ce livre et c’est, d’une certaine manière, sur cet événement qu’il se terminera. Comme une espèce de métaphore, les fouilles feront ressurgir également les souvenirs d’Elwood, qui fut, lui aussi, l’un des élèves de cette sordide école durant les années 1960.

Elwood, c’est un enfant modèle. Il est curieux, bon élève, plutôt timoré, discret, respecte la loi. Il vit avec sa grand-mère qui l’éduque comme elle peut. En parallèle de ses études, il trouve un petit boulot qui lui permet de mettre un peu d’argent de côté. Il grandit avec les discours de Martin Luther King en tête, qu’il écoute en cassettes, et qui contribueront à forger sa conscience politique. Il est sur le point de rentrer à l’université quand son monde s’écroule : victime d’une injustice, il est envoyé dans l’école de redressement Nickel.

Véritable bagne, cette école symbolise à elle seule ce qu’était la ségrégation aux Etats-Unis : « Il y avait plus de six cent élèves à Nickel ; les Blancs en bas de la colline et les Noirs en haut. » Le quotidien des Blancs est déjà très peu enviable, mais celui des Noirs est un véritable enfer. 

Ces enfants noirs vivaient le racisme et la cruauté dans leur chair en permanence. Leurs manuels scolaires, d’une bêtise abyssale, étaient truffés d’insultes racistes. L’école vendait aux restaurants du coin les denrées alimentaires qui leur étaient destinées pour se faire de l’argent. Dénigrés, méprisés, battus, agressés sexuellement par des surveillants pervers, ces enfants n’avaient que peu de chance de sortir de Nickel indemnes.  

Bref, tout n’était que souffrance : « La capacité à souffrir. Elwood et tous les garçons de Nickel existaient dans cette capacité. C’est en elle qu’ils respiraient, qu’ils mangeaient, qu’ils rêvaient. Elle était leur vie désormais. Sans elle, ils seraient morts. Les coups, les viols, la sape incessante. Ils enduraient tout. »

C’est dans ce contexte qu’Elwood tente de survivre, et qu’il se lie d’amitié avec un autre garçon, Turner. Ensemble, ils essaieront de s’en sortir. La seule lumière de ce récit vient de leur amitié.

A travers cette histoire, Colson Whitehead raconte ce qu’était la ségrégation aux Etats-Unis dans les années 1960. Comment elle marquait de son empreinte la destinée de tous les Noirs du pays. On ne peut lire ces pages qu’avec un profond dégoût pour la cruauté de cette époque et aussi, à certains égards, pour le genre humain, tant les horreurs qui nous apparaissent sous sa plume – autant que celles qui nous sont tues, et suggérées – relèvent d’une incroyable perversité.

Colson Whitehead condense toutes les injustices de cette époque dans le destin de la grand-mère d’Elwood, Harriett. En tirant sans doute un peu trop le trait, de manière peut-être un peu caricaturale, il dresse le portrait d’une femme qui a perdu tout ses proches à cause de la ségrégation. D’abord son père, qui se pend en prison alors qu’il était incarcéré parce qu’il n’avait pas laissé le passage à une personne blanche ; puis son mari qui meurt dans un bagarre pour protégé un Noir agressé par trois Blancs ; et enfin sa fille qui est partie en Californie avec son mari, laissant derrière elle Elwood. Et comme ultime épreuve, elle voit son petit-fils être envoyé à Nickel. Tragique.

Avec ce roman, à l’image de ce charnier découvert, Colson Whitehead lève le voile sur une époque où le racisme était la règle et dans laquelle il se mêlait dramatiquement aux sévices physiques et sexuels. Plus qu’un roman sur la ségrégation, Nickel Boys est surtout un livre sur l’horreur et la haine, dans ce qu’elles ont de plus monstrueux.

En nous faisant découvrir ces destins brisés, en mettant en lumière tous ces enfants martyrisés, l’auteur redonne la parole à ceux qui, dans la réalité, au sein de la Dozier School for Boys, pendant des décennies, ont souffert jusque dans leur chair les injustices d’une société profondément raciste. En cela ce livre est nécessaire.

Fuir était une folie, ne pas fuir aussi.

La lutte pour les droits civiques en toile de fond

Si ce Nickel Boys se concentre sur cette école de redressement, il faut y voir aussi, en arrière-plan, le récit de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, vue et vécue par un jeune homme, Elwood. Bercé par les discours de Martin Luther King, on voit naître peu à peu sa conscience politique. A travers ses yeux, se dessine toute la réalité de cette Amérique divisée en deux, les Noirs étant écrasés par la loi des Blancs.

Au fil des pages, Elwood prend conscience de son humanité, de sa valeur : « C’était Elwood : il valait autant que n’importe qui. » Au lycée, avant son arrestation, il commence aussi à s’engager en prenant part à des manifestations. Contre la volonté de sa grand-mère, il souhaite participer à la lutte pour les droits des Noirs. Brûle en lui ce désir de reconnaissance, d’égalité, de combat pour acquérir les mêmes droits que les Blancs.

Même à Nickel, au mépris de toutes les atrocités qu’il subit, Elwood n’abdiquera pas. Il tentera bien de se battre à sa manière, de prendre part à la lutte pour les droits civiques, au sein de l’école, malgré elle, notamment lorsqu’il essaiera d’avertir des journaux de ce qui se trame véritablement dans cette école, en vain. Cette soif de justice animera jusqu’au bout le jeune garçon.

Et c’est là précisément que réside ce qui, me semble-t-il, est le plus touchant dans ce roman. Le destin d’Elwood finit par exploser en plein vol. Il aurait pu être le premier de sa famille à s’élever socialement, intelligent et talentueux qu’il était. Sa conscience politique s’éveillant progressivement, on aurait aimé voir Elwood devenir l’un des fers de lance de la lutte pour les droits civiques. Son destin était tracé : « Il trouverait sa place dans les rangs animés des jeunes rêveurs dévoués à la cause noire. » Or, sa trajectoire s’effondre au moment de cette arrestation arbitraire, de cette injustice qui fait de lui, du moins officiellement, aux yeux de ce système corrompu, un voleur, alors même qu’il n’était nullement coupable. Cette arrestation brisera ses rêves.

Ce livre est, par conséquent, aussi celui du potentiel qui ne se réalise pas, miné par le hasard tragique d’une arrestation malencontreuse. Le retournement des dernières pages, et sans le révéler, ne fera que le confirmer.

Il avait gardé ses rêves politiques tellement secrets que jamais l’idée ne lui était venue que d’autres, dans son lycée, puissent partager son besoin de résister.

Un roman en demi-teinte malgré tout

Ce récit, on le voit, est d’une puissance à couper le souffle. Elle nous plonge au cœur d’une institution qui brise des enfants, des adolescents. Comment ne pas être bouleversé par les destins d’Elwood et de Turner, ainsi que de tous ces gamins écrasés par un système raciste et violent ?

Cela étant dit, le style que Colson Whitehead utilise ici – très journalistique, très descriptif, tout en pudeur –, est à double tranchant. D’un côté, il permet de révéler toutes les horreurs de cette école et de cette société raciste avec beaucoup de retenue. Il suggère parfois autant qu’il ne raconte. Mais de l’autre, en négatif, cela rend le récit globalement plutôt lisse, voire même à certains moments assez froid. Ce parti pris crée une certaine distance entre le lecteur et les personnages, qui restent, pour certains d’entre eux, relativement caricaturaux.

En tant que lecteur, l’atmosphère créée par la plume de Whitehead est, certes, noire et poignante, mais aussi un brin brumeuse.  Il y a des ellipses, des flous, qui rendent ce récit un peu évanescent, comme si on n’arrivait pas réellement à saisir ce qui se jouait véritablement dans cette école. Même la relation entre les deux adolescents, Elwood et Turner, ne s’avère pas aussi détaillé qu’on l’aurait espéré.

En fin de compte, si la puissance de ce livre est indéniable – il s’agit tout de même d’un livre qui nous émeut beaucoup, notamment lors des toutes dernières pages –, il ne faudrait pas qu’elle éclipse un style qui s’avère somme toute assez décevant. 

Bref, un roman qui pourrait se résumer comme ceci : un fond absolument poignant, mais un peu miné par sa forme assez frustrante. Un livre qui, pour autant, reste remarquable et qui nous habite longtemps.

Certains garçons s’évadèrent vers un futur discret et vécurent dans l’ombre, sous un autre nom et en d’autres lieux. Redoutant jusqu’à leur dernier soupir que Nickel les rattrape.

Nickel Boys est un roman déchirant. A la lecture de ce récit, il n’est guère étonnant que Colson Whitehead ait obtenu, pour la deuxième fois, le prix Pulitzer. Aux côtés d’Elwood, on plonge en plein cœur de la ségrégation alors en vigueur en Floride durant les années 1960. Et lorsque le racisme systémique fusionne avec une violence tout aussi répandue qui prend corps au sein d’une école de redressement, le résultat ne peut être que dramatique. Alors que la conscience politique d’Elwood s’éveillait progressivement, une terrible injustice vient briser tous ses rêves. C’est là précisément que réside ce qui, me semble-t-il, est le plus touchant dans ce roman. Le destin d’Elwood finit par exploser en plein vol. Son ascension, son engagement au sein de la lutte des droits civiques se voit anéantie par son envoi à Nickel. Cette école, inspirée de la Dozier School for Boys qui a véritablement existé, lui fera vivre un véritable enfer. Dénigrés, méprisés, battus, agressés sexuellement par des surveillants pervers, Elwood et tous ces enfants n’avaient que peu de chance de sortir de Nickel indemnes. Colson Whitehead, par son écriture très journalistique, très descriptive, tout en pudeur, nous révèle toutes les horreurs de cette école et de cette société raciste avec beaucoup de retenue. Mais c’est précisément là que réside ce qui, me semble-t-il, constitue les limites de ce livre. En négatif, son style rend le récit globalement plutôt lisse, voire même à certains moments assez froid. Ce parti pris crée une certaine distance entre le lecteur et les personnages. Néanmoins, en nous faisant découvrir ces destins brisés, l’auteur redonne la parole à ceux qui, dans la réalité, au sein de la Dozier School for Boys, pendant des décennies, ont souffert jusque dans leur chair les injustices d’une société profondément raciste. En cela ce livre est nécessaire. Bref, un roman qui pourrait se résumer comme ceci : un fond absolument poignant, mais un peu miné par sa forme assez frustrante. Un livre qui, pour autant, reste remarquable et qui nous habite longtemps.

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