Une dystopie qui résonne encore aujourd’hui comme un roman d’une incroyable vitalité et d’une profondeur stupéfiante. À lire, encore et encore.

Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley, Pocket, 2002 (1932)
Voici près d’un siècle, dans d’étourdissantes visions, Aldous Huxley imagine une civilisation future jusque dans ses rouages les plus surprenants : un État Mondial, parfaitement hiérarchisé, a cantonné les derniers humains » sauvages » dans des réserves. La culture in vitro des fœtus a engendré le règne des » Alphas « , génétiquement déterminés à être l’élite dirigeante. Les castes inférieures, elles, sont conditionnées pour se satisfaire pleinement de leur sort. Dans cette société où le bonheur est loi, famille, monogamie, sentiments sont bannis. Le meilleur des mondes est possible. Aujourd’hui, il nous paraît même familier…
En matière de dystopie, rares sont les livres qui marquent durablement le paysage littéraire mondial de leur empreinte. Il y a, bien entendu, 1984 de George Orwell, qui est sans doute celui que l’on cite le plus souvent, surtout de nos jours. Un peu moins connu sans doute, mais tout aussi puissant, Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, publié en 1932, est lui aussi devenu un monument de la littérature mondiale.
Par bien des aspects, ces deux livres furent visionnaires. Longtemps comparés, si ce n’est opposés, 1984 et Le Meilleur des mondes ont, chacun à leur manière, annoncé les dérives politiques sur lesquelles pouvaient déboucher les démocraties libérales du milieu du XXe siècle. Quand 1984 s’attache à décrire le totalitarisme dans ce qu’il a de plus brutal, de plus omniscient, Le Meilleur des mondes met en lumière et, d’une certaine manière, nous alerte sur les dangers d’une société mettant la consommation, la science et le bonheur au centre de toute son organisation. C’est de ce livre qu’il sera question ici.
Un contexte propice à l’écriture de ce roman
Né au Royaume-Uni en 1894 et décédé en 1963, Aldous Huxley est un auteur à part dans la littérature anglaise. S’il est aujourd’hui principalement connu pour sa dystopie qui, encore aujourd’hui, continue de fasciner de nombreux lecteurs, Huxley s’est pourtant attaché à construire une œuvre à la fois extrêmement hétéroclite et érudite. Auteur de nombreux romans, féru de mysticisme et de philosophie spirituelle, il écrira également de nombreux essais, dont l’essai Les Portes de la perception paru en 1954 sur ses expériences de drogues psychédéliques (la mescaline).
Tout au long de sa vie, Huxley s’est intéressé à la politique et aux changements sociétaux qu’il observait en son temps, surtout après la Première Guerre mondiale. Si Le Meilleur des mondes est écrit et publié au début des années 1930, ce n’est pas le fruit du hasard : en fin observateur de son époque, Huxley voit monter les totalitarismes en Europe, constate l’avènement de la société de consommation, et est contemporain des grands changements industriels qui apparaissent à cette époque (dont notamment le fordisme, qui aura toute sa place au sein de sa dystopie).
Assistant impuissant à tous ces grands bouleversements, il décide de mettre sur papier ses inquiétudes et son angoisse pour écrire ce qui donnera l’une des plus impressionnantes dystopies publiées à ce jour.
Parce que le progrès est une chose délicieuse, n’est-ce pas ?
Le bonheur avant tout
Ce roman se déroule en l’an 632 de « Notre Ford », soit plusieurs centaines d’années après la guerre de Neuf Ans qui a vu advenir un État mondial (seules quelques réserves de « sauvages » perdurent, se situant dans des zones géographiques sans grand intérêt).
Les principes du fordisme (de meilleurs salaires, la standardisation des moyens de production, le travail à la chaîne) ont été poussés jusqu’à leurs extrêmes limites : désormais l’humanité n’est plus vivipare, plus de procréation ni d’accouchement. Les hommes et les femmes naissent à la chaîne dans des flacons.
Exit l’Histoire, la religion ou la monogamie : les relations sentimentales ne durent que quelques semaines maximum, on incite à la multiplication des partenaires sexuels, plus besoin de croire car l’état de bonheur perpétuel est advenu sur terre grâce à de petites pilules de soma, une sorte de drogue qui permet de dormir et de se relaxer sans effet d’accoutumance.
L’humanité est conçue dans des laboratoires et se divise en plusieurs castes : la caste supérieure avec les Alphas et les Bêtas (les plus brillants et les plus séduisants), et les castes inférieures : les Deltas, les Gammas et les Epsilons. Du flacon comme durant leur « éducation », tous sont conditionnés pour comprendre et accepter leur place dans la société.
L’objectif de cet État mondial est clair : fini la dépression, la tristesse, la misère et autres états proprement humains. Le bonheur est la valeur cardinale de cette société. Tant que chaque être humain se contente de sa place au sein de la société, prend du soma et profite d’un subtil mélange entre travail et loisir, pourquoi chercher autre chose ? Dans ce meilleur des mondes possibles : « Tout le monde est heureux à présent ».
Le bonheur est un maître exigeant, surtout le bonheur d’autrui. Un maître beaucoup plus exigeant, si l’on n’est pas conditionné pour l’accepter sans poser de questions, que la vérité.
Des individualités en perdition
Dans ce monde en apparence heureux, les individualités ont disparu : minutieusement, et grâce à ce fameux conditionnement, chaque être humain est devenu une partie d’un tout, son intériorité n’existe quasiment plus. Ils font partie du collectif, la solitude est proscrite. Tout est fait pour que chacun d’entre eux ne soit pas amené à réfléchir, à se questionner sur le bien-fondé de cette société dite idéale. Toute recherche, tout écrit déviant un tant soit peu du cadre institué est interdit. Ceux qui s’y adonnent avec un peu trop de zèle sont bannis et envoyés sur des îles, dont l’Islande.
Dans ce monde idyllique, il y a pourtant certains individus qui dévient du cadre. D’abord de manière indécelable, mais de plus en plus visible. Helmholtz, un enseignant Alpha Plus, mais surtout Bernard. Bernard est un Alpha Plus qui n’arrive pas à se contenter de ce qu’il a : petit et fluet, il ne ressemble en rien aux autres de sa caste. Il est d’humeur morose, triste, et n’aime pas spécialement le soma.
Ce que ces deux hommes avaient en commun, c’est la connaissance d’être des individus.
Il sent au plus profond de lui qu’il a besoin d’autre chose, qu’il y a un vide que sa vie n’arrive pas à combler. C’est pour cette raison qu’avec Lenina, une jeune femme Bêta Plus qui lui plaît bien, il décide de partir dans une réserve de sauvages. C’est là-bas qu’ils feront la rencontre de Linda, une Bêta moins qui s’était perdue il y a de cela de nombreuses années, et de son fils, John, né dans la réserve, véritable « sauvage ».
Linda, qui avait si bien été conditionnée qu’elle a mal vécu sa maternité (chose proscrite dans la société civilisée), n’a pas réussi à se faire à la vie de sauvage. Elle qui était si brillante et belle avant son accident, se retrouve des années plus tard alcoolique et obèse. John, quant à lui, a vécu avec les histoires de sa mère qui lui a tout raconté de sa vie d’avant.
Bernard, tout content d’avoir retrouvé une Bêta moins qui avait disparu, décide de ramener avec lui de son voyage Linda et John. Son retour sera synonyme, au début, de gloire : il va gagner en prestige et en réputation. Mais il va très vite déchanter, tout comme John qui rêvait pourtant de découvrir cette vie en apparence si parfaite…
Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper.
Une dystopie actuelle et terrifiante
On ne peut qu’être surpris et fasciné par l’incroyable sagacité dont a fait preuve Huxley en écrivant ce roman. Pourtant écrit au début des années 1930, Le Meilleur des mondes résonne encore aujourd’hui comme un roman dystopique d’une incroyable vitalité et d’une profondeur stupéfiante.
Aldous Huxley a condensé en un seul roman la plupart des grands travers que la société dans laquelle il vivait laissait présager. Bien entendu, cette chronique ne vise pas l’exhaustivité ; les niveaux de lecture de ce livre sont multiples. Certains aspects méritent néanmoins qu’on s’y attarde.
Le premier, sans nul, doute est le regard que porte Huxley sur la science et les nouvelles technologies. Au début du XXème siècle, ces dernières n’en étaient pourtant qu’à leurs prémices. Mais, déjà, Huxley pressentait les dangers qu’elles pouvaient représenter. On pense ici à l’un des éléments centraux de ce récit : l’eugénisme. Cet État mondial que Huxley décrit pratique cette méthode de conception des êtres humains. En faisant naître ces citoyens en laboratoire, en les divisant dès leur état de fœtus en plusieurs castes, la société prédestine dès le début l’avenir de ses semblables. La part d’aléatoire, d’inconnu propre à l’humanité est de ce fait rayée de la carte. Ce déterminisme est absolument terrifiant.
La conception politique que développe Huxley ici est également intéressante : la société qu’il imagine est de conception élitiste et technocratique. Grâce à cet eugénisme, la société est fondée de telle sorte que ce sont les êtres les plus intelligents et les plus beaux (selon certains critères) qui occupent les places les plus importantes de cet État mondial. Les basses castes, quant à elles, sont conçues pour être les plus crétines possibles, leur rôle étant circonscrit aux travaux manuels et agricoles, faisant, de fait, tourner la société sans trop réfléchir tout en étant heureuses de leur place. Une élite qui s’autorégénère domine et dirige tous les pans de cette société dite heureuse.
Mais la vérité est une menace, la science est un danger public. Elle est aussi dangereuse qu’elle a été bienfaisante. Elle nous a donné l’équilibre le plus stable que l’histoire ait enregistré.
Outre ses critiques sur le rôle de la science et de la technique, Huxley interroge également la notion de bonheur. Le bonheur doit-il être l’alpha et l’oméga d’une société ? Sa valeur cardinale ? Dans ce meilleur des mondes, tous les besoins et désirs sont comblés. Toute contrariété, toute frustration est réglée à coups de pilules de soma. L’état de bonheur, pourtant si éphémère et fragile, est ici prodigué sur la durée.
En résultent des êtres vides, sans questionnements ni raisons, sans véritables sentiments. Leur individualité est réduite à ce qu’elle a de plus primaire, de plus élémentaire. La complexité humaine y est absente. Pire, sans doute, c’est ce qui fait l’humanité qui est bannie de cette civilisation. La réflexion, dans ce qu’elle a de plus original, de plus hérétique même, est bannie. La création elle-même doit se cantonner à un cadre préétabli, elle qui est pourtant si provocante. La science, le socle de cette société, est elle aussi confinée.
L’humanité dans sa diversité, l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau et de plus tragique, est ici réduite à néant. Toutes ses réflexions transpirent des échanges entre John le sauvage et Mustafa Menier et nous offrent de très belles pages. Mais plus encore, c’est le concept même de liberté, pourtant si crucial dans ce qui fait l’homme, qui s’est volatilisé. Effrayant.
Mais n’éprouvez-vous pas le désir d’être libre de quelque autre manière, Lenina ? D’une manière qui vous soit propre, par exemple ; pas à la manière de tous les autres.
Bref, tout est effrayant dans ce livre. Et c’est pour cette raison que cette dystopie est si percutante : elle résonne aujourd’hui comme en 1932… Le progrès, oui, mais pourquoi faire ?
En résumé :
On ne peut qu’être surpris et fasciné par l’incroyable sagacité dont a fait preuve Huxley en écrivant ce roman. Pourtant écrit au début des années 1930, Le Meilleur des mondes résonne encore aujourd’hui comme un roman dystopique d’une incroyable vitalité et d’une profondeur stupéfiante. En imaginant une société pratiquant l’eugénisme, consumériste et standardisée, fondée sur le bonheur comme valeur cardinale, Huxley nous livre une dystopie inquiétante qui résonne, sans doute, d’autant plus fort aujourd’hui. En voulant offrir aux masses le bonheur perpétuel, cette société a fini par effacer l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau, de plus original, et de plus tragique aussi. La liberté, concept si fondamental, a elle aussi déserté. Ne restent que des êtres vides, sans individualité, sans véritables sentiments, sans questionnement philosophique. Ils sont heureux, et puis c’est tout. Effrayant. Par sa critique de la société de consommation, par sa critique de la science et des nouvelles technologies sans garde-fous, de l’industrialisation et de la standardisation aussi, par sa vision du totalitarisme également, Huxley a fait de cette dystopie un livre qui compte et qui doit nous tenir en éveil pour éviter que cette société du « bonheur » n’advienne véritablement. En somme, ce livre doit être lu et relu, encore et encore. Rares sont les auteurs qui ont su écrire un roman aussi puissant que le fit Huxley avec Le Meilleur des mondes. Puissant parce qu’inquiétant. Puissant, aussi, parce que terriblement actuel.
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