Le roman picaresque est un genre narratif né en Espagne au XVIᵉ siècle. Il met généralement en scène un picaro, c’est-à-dire un personnage de condition modeste, sans position sociale stable, qui doit trouver les moyens de subsister dans un monde où les hiérarchies et les valeurs affichées ne correspondent pas toujours aux réalités vécues. Le récit suit son parcours, ses changements de situation et ses expédients, souvent sous la forme d’une autobiographie fictive à la première personne. Le terme picaresque vient de l’espagnol picaresco, lui-même formé sur pícaro, mot désignant notamment un individu de mauvaise réputation ou un vaurien.
La définition mérite toutefois d’être précisée. Le roman picaresque ne se réduit pas à un récit d’aventures mettant en scène un personnage rusé. Sa forme repose sur une relation particulière entre l’errance sociale du héros, la narration de sa propre vie et l’observation critique du monde. C’est cette combinaison qui explique la place centrale du Lazarillo de Tormes et du Guzmán de Alfarache dans l’histoire du genre. Les spécialistes ont d’ailleurs discuté la pertinence même de l’étiquette « roman picaresque », parfois considérée comme un genre strict, parfois comme un ensemble de textes partageant un modèle narratif et une représentation du personnage.
Un héros marginal au centre du récit
Le picaro est d’abord un personnage situé en marge des positions sociales reconnues. Dans le modèle classique, il est souvent d’origine incertaine ou modeste, ne possède pas de métier durable et passe d’un maître à l’autre. Son existence est marquée par la précarité. Il doit donc user de ruses, de mensonges ou de petits stratagèmes pour se nourrir et se faire une place. Le héros n’est pas un chevalier qui accomplit une destinée exceptionnelle : il cherche d’abord à vivre.
Cette situation produit une structure narrative particulière. Le récit suit les différentes étapes d’une vie et se construit souvent comme une autobiographie fictive : le personnage raconte lui-même son parcours, généralement après les événements. Le lecteur observe ainsi un décalage entre le personnage qui a vécu les aventures et le narrateur qui les raconte. Dans le Lazarillo de Tormes, cette forme permet notamment de faire entendre la voix d’un homme qui cherche à justifier son existence et sa situation. L’ironie naît alors du contraste entre le discours du narrateur et ce que le récit laisse comprendre de sa condition.
Le roman picaresque s’intéresse également à la survie quotidienne. Le picaro ne se définit pas par une quête héroïque, mais par la nécessité de manger, de travailler, de trouver un protecteur ou d’échapper à une situation défavorable. Cette place accordée aux besoins matériels contribue à introduire dans le récit des personnages et des milieux qui occupaient une place différente dans les formes narratives idéalisées, notamment les romans de chevalerie. Le picaresque substitue ainsi à l’univers de l’aventure héroïque un monde social plus concret et souvent dégradé.
De l’Espagne du XVIᵉ siècle à la constitution d’un genre
L’histoire du roman picaresque commence en 1554, avec la publication anonyme de La vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades, généralement appelée en français La Vie de Lazarillo de Tormes. Ce court récit est considéré comme le texte fondateur du genre. Il raconte, à la première personne, la vie de Lázaro, depuis son enfance et ses premiers maîtres jusqu’à sa situation d’adulte. Le livre connaît un succès important, mais il ne donne pas immédiatement naissance à une série de textes comparables.
Le modèle est repris et développé à la fin du siècle par Mateo Alemán dans Guzmán de Alfarache, dont la première partie paraît en 1599 et la seconde en 1604. L’ouvrage occupe une place particulière dans l’histoire de la picaresque. Comme Lázaro, Guzmán raconte sa vie et connaît de nombreuses aventures auprès de différents maîtres. Mais le roman est beaucoup plus ample et intègre de nombreuses digressions morales et réflexives. Le récit de la vie du picaro y est constamment associé à des considérations sur l’homme et la société. C’est pourquoi Guzmán de Alfarache est souvent présenté par les études universitaires comme un texte majeur, voire comme l’archétype du roman picaresque, tandis que Lazarillo en constitue le prototype.
Le genre se poursuit au XVIIᵉ siècle en Espagne avec des œuvres comme El Buscón de Francisco de Quevedo et La Pícara Justina de Francisco López de Úbeda. Cette dernière montre également que la figure picaresque n’est pas exclusivement masculine : le terme pícara désigne une héroïne picaresque. A ce titre, on pourrait même y inclure l’autobiographie de Catalina de Erauso. Le modèle espagnol s’inscrit donc dans une histoire littéraire plus large, marquée par des variations de forme, de ton et d’intention morale.
Une forme qui se diffuse en Europe
Le roman picaresque dépasse rapidement les frontières espagnoles. En France, la réception du modèle contribue à la naissance de textes qui en reprennent certains traits. Parmi les exemples importants figurent L’Histoire comique de Francion de Charles Sorel et surtout L’Histoire de Gil Blas de Santillane d’Alain-René Lesage, publiée entre 1715 et 1735. Dans Gil Blas, le parcours d’un personnage mobile et confronté à différents milieux sociaux reprend plusieurs éléments de la tradition picaresque.
Le modèle connaît également des prolongements en Allemagne et en Angleterre. Simplicius Simplicissimus de Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen, paru en 1668, raconte les aventures tragi-comiques d’un personnage dans le contexte de la guerre de Trente Ans. En Angleterre, Moll Flanders de Daniel Defoe (1722) suit une héroïne qui recourt au vol et à la prostitution avant une évolution de sa trajectoire. Tom Jones de Henry Fielding (1749) est également souvent cité parmi les œuvres qui prolongent l’influence picaresque hors d’Espagne.
Il faut toutefois éviter d’appeler « picaresque » tout roman dans lequel un personnage voyage, ruse ou connaît de nombreuses aventures. Dans l’histoire de la littérature, le terme a parfois été étendu à des œuvres qui ne reprennent qu’une partie du modèle initial. Le roman picaresque désigne plus précisément une tradition née avec Lazarillo de Tormes, fondée sur la narration d’une vie marginale, la mobilité sociale du héros et une représentation critique des milieux qu’il traverse. Son importance tient donc autant à son personnage qu’à sa manière de raconter la société à travers le parcours d’un individu qui en occupe les marges.