Thérèse Raquin – Émile Zola (1867)

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Un drame social qui nous inonde de toute sa noirceur. Car oui, Thérèse Raquin est avant tout une tragédie qui n’aura comme autre dénouement que le désespoir et l’effondrement de ses personnages.

Un drame social qui nous inonde de toute sa noirceur. Car oui, Thérèse Raquin est avant tout une tragédie qui n'aura comme autre dénouement que le désespoir et l'effondrement de ses personnages.

Thérèse Raquin, Emile Zola, Le Livre de Poche, 1971 (1867)
Ce qui éblouit aujourd’hui dans Thérèse Raquin, c’est le Zola poète et visionnaire, metteur en scène de la réalité et peintre des âmes de la nuit. […] Quelle force dans la description de ces êtres emmurés en eux-mêmes, vaincus par des puissances obscures qu’ils ne sauraient nommer, rançonnés déjà par la mort qui les guette ! Et quelle géniale invention dramatique tout au long de cette descente aux enfers, haletante, convulsive, sauvage ! [Robert Abirached]


Difficile, lorsqu’on aime la littérature, de passer à côté de ce nom, entré depuis depuis bien longtemps dans la postérité : celui d’Émile Zola. Auteur, entre autres, de la série de vingt romans des Rougon-Macquart, avec par exemple Le Ventre de ParisL’Assommoir, ou encore Germinal, il a été l’un des écrivains les plus en vue de la fin du XIXe siècle français et le fer de lance du mouvement naturaliste de cette époque.

Pourtant, si sa reconnaissance littéraire porte essentiellement sur le cycle des Rougon-Macquart, résumer son œuvre à ces vingt romans serait bien trop réducteur. Émile Zola a également écrit de nombreux articles parus dans la presse et publiés en recueils, comme Mes haines (1866) ou encore Le roman expérimental (1880). Et, bien entendu, il a aussi été le défenseur du capitaine Dreyfus avec son article devenu célèbre J’accuse ! publié en 1898.

L’ouvrage dont il sera question ici n’appartient pas au cycle des Rougon-Macquart puisqu’il a été écrit quelques années avant La Fortune des Rougon (1871) qui l’inaugure. Thérèse Raquin est en effet l’un des premiers romans d’Émile Zola, conçu alors qu’il avait à peine vingt-six ans. 

Ce livre met en scène une jeune femme qui, mariée à son cousin Camille de nature fébrile, subit son existence. Lorsqu’elle rencontre un ami de son mari, Laurent, tout est chamboulé : c’est véritablement une renaissance. Elle se découvre des désirs et une joie de vivre nouvelle. Bientôt, Thérèse et Laurent deviendront amants, et fomenteront l’assassinat de Camille pour pouvoir vivre pleinement leur amour et se marier. Or, ce meurtre, qui devait les libérer, se révèlera bien plutôt le début d’une longue descente aux enfers.

Avec ce roman, Zola fit scandale et commença à se faire un nom dans le monde littéraire de l’époque. Et pour cause : à bien des égards, ce livre a tout du chef d’œuvre.

Thérèse n’était pas veuve, Laurent se trouvait être l’époux d’une femme qui avait déjà pour mari un noyé.

Des « brutes humaines » à la relation mortifère

Thérèse Raquin est le roman des passions, des non-dits, des désirs et des chimères à jamais inatteignables. Cette jeune femme, qui tout sa vie a subi son destin, étouffée par Madame Raquin et son fils Camille, a vu en Laurent l’occasion de sortir du carcan dans lequel elle était enfermée. 

C’est ainsi que Thérèse finit par céder à ses désirs sexuels inassouvis. En se livrant à l’adultère avec Laurent, elle s’échappe de la vie qui avait été choisie pour elle, ce qui lui procure, sur le moment, l’intrépide sensation de reprendre le contrôle de sa destinée. Mais ce faisant, elle tombe dans une autre forme d’assujettissement : celui de ses pulsions qui la piège dans un cercle infernal.

Quant à Laurent, lui, est bien plus prosaïque. Tout ce qu’il cherche avec Thérèse, c’est d’abord prendre du bon temps. Au début, il ne la trouve pas spécialement belle. Bien qu’il finisse par s’attacher peu à peu à la jeune femme, il voit en elle l’opportunité de récupérer suffisamment d’argent pour ne pas avoir à travailler. 

Car oui, Zola nous décrit Laurent comme un homme oisif, dont le labeur n’est en rien l’une de ses priorités : « Au fond, c’est un paresseux, ayant des appétits sanguins, des désirs très arrêtés de jouissances faciles et durables ».

On le voit, que ce soit Thérèse ou Laurent, tous deux sont des personnages en prise avec leurs sentiments égoïstes, avec ce que l’on pourrait rapprocher des fameuses « passions tristes » de Spinoza. C’est pour cette raison que Zola, dans sa préface, présente ses personnages comme des « brutes humaines ».

Réunis pour de mauvaises raisons, les deux amants vont être amenés à vouloir se débarrasser de Camille : Thérèse, pour pouvoir vivre sa passion au grand jour ; Laurent, pour récupérer son argent. Ils vont ainsi commencer à imaginer sa mort, concevoir des plans qui leur permettront d’arriver à leur fin, pour enfin passer à l’action.

Le problème, c’est qu’une fois Camille noyé, rien ne se passe comme prévu : tout se passe comme si, en tuant le jeune homme, ils avaient aussi tué leur passion, leurs désirs, et leur relation. Entre eux, plus rien ne sera comme avant. 

Pire, la mort les accompagnera désormais jour et nuit. Elle sera partout. Une fois leur crime commis, Zola ne fait d’ailleurs pas dans la dentelle : le champ lexical de la mort, de la putréfaction, de l’obsession sera présent à chacune des pages ou presque qui suivent le décès de Camille.

C’est d’ailleurs en partie pour cela, sans doute, que Thérèse Raquin fit scandale à sa sortie. L’une des critiques de l’époque ne sera pas tendre avec Zola, qualifiant son livre de « littérature putride ». 

Les gens meurent quelquefois, murmura-t-elle enfin. Seulement c’est dangereux pour ceux qui survivent.

Un roman aux lectures multiples

La grande puissance de ce roman, on le voit, réside dans le destin implacable qui s’abat sur ses personnages. C’est pour cette raison que la critique évoquée ci-dessus se méprend : Zola ne verse pas dans le morbide par pur plaisir, ou par volonté de choquer. Une fois le cadre posé, les prémisses de ces destins funestes installées, le récit ne peut que nous conduire à cette fin tragique.

La mort ne peut qu’accompagner les deux amants maudits. On voit ainsi dans ce livre ressurgir le mythe du « péché originel » comme le montre Chantal Jennings1 : leurs pulsions sexuelles les poussent, en ultime résolution, à tuer celui qui gêne leur passion et l’empêche de pleinement s’exprimer.

Au-delà de cette thématique centrale, Thérèse Raquin est aussi le roman de la lutte acharnée entre la vérité et le mensonge, et du rapport des personnages avec ces deux concepts. La dissimulation est ici partout : Thérèse et Laurent cachent leur relation au début du livre, masquent les circonstances du meurtre, leur projet de mariage, etc. Bref, les deux amants ne cessent de tromper leur monde.

Néanmoins, la vérité finit par s’imposer d’elle-même, et ne les lâche jamais. Une fois le meurtre de Camille accompli, leur relation, au départ idyllique, sombre dans une noirceur qui ne cesse de les accompagner. La vérité de leur acte prend la forme d’hallucinations et d’obsessions morbides. Tout le paradoxe est là. Comme nous l’explique Maria Watroba2 : « le poids de la vérité semble être trop lourd à porter pour les époux tandis que le mensonge était léger pour les amants ». 

Plus fascinant encore, est le rôle de Madame Raquin qui, une fois devenue paralysée, devient le réceptacle de cette vérité indicible. Elle ne peut plus parler, ne peut plus communiquer. Elle qui mettait sur un pied d’estale Thérèse, la nièce qu’elle avait élevé, et Laurent, ce fils quasiment adopté, se retrouve face à la vérité que Laurent finit par lâcher devant elle : ils ont tué son fils. Madame Raquin finit par s’accrocher à la vie uniquement pour voir Laurent et Thérèse s’entre-déchirer.

Bref, on le voit, Thérèse Raquin possède de nombreux niveaux de lecture qui ne sont jamais totalement épuisés. C’est cela, sans doute, qui fait de ce roman, du moins en partie, un véritable classique de la littérature.

Laurent avait deviné juste : il était devenu l’amant de la femme, l’ami du mari, l’enfant gâté de la mère. 

Les débuts du naturalisme selon Zola

Enfin, ce roman signe aussi, à bien des égards, les débuts de Zola dans le naturalisme, ce mouvement littéraire typique de la fin du XIXe siècle. 

Ici, une légère recontextualisation s’impose. La première partie du XIXe siècle est marquée par le romantisme, ce mouvement artistique qui visait, entre autres, à mettre en avant les sentiments et les états d’âme dans les différents arts. Face à ce courant, le réalisme s’impose peu à peu à partir des années 1850 : il incombe désormais à l’artiste, et surtout à l’écrivain, de décrire la réalité de la façon la plus précise possible.

C’est dans ce contexte que naît le naturalisme. Il est une sorte de prolongement du réalisme, et sa démarche consiste à avoir un regard quasi scientifique sur son travail artistique. Il se détache de l’abstraction de l’homme, de sa métaphysique et de sa psychologie, pour se concentrer sur sa physiologie.

Zola prône désormais la science expérimentale comme méthode pour composer ses œuvres : « On commence, j’espère, à comprendre que mon but a été un but scientifique avant tout ». A l’image de ce siècle scientifique, il souhaite construire ses romans grâce à un immense travail de documentation, en se focalisant sur les mécanismes quasiment « physico-chimiques » qui régissent ses personnages.

Zola le dira lui-même dans sa préface de ce livre : « j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères ». Ce qui signifie que pour lui, la physiologie remplace la psychologie. Dans un certain sens, on peut dire que le naturalisme selon Zola est une forme de matérialisme. La primeur est donnée au milieu, à l’environnement des personnages qui favorise leurs comportements. De ce point de vue, on peut voir, peut-être, une forme de déterminisme social chez lui.

En somme, avec Thérèse Raquin, Zola nous offre un roman à la profondeur d’analyse particulièrement impressionnante, au développement romanesque et à la progression tragique indéniable. La modernité qui se dégage de ce livre est, de fait, particulièrement saisissante. Quant aux personnages qu’il met en scène, aucun n’est à sauver ou presque. En fin de compte, la lecture de ce livre nous laisse avec cette sensation étrange que la nature humaine peut, bien souvent, être sombre et inquiétante…

Lorsque les deux meurtriers se retrouvèrent ainsi face à face, lassés, ayant épuisé tous les moyens de se sauver l’un de l’autre, ils comprirent qu’ils n’auraient plus la force de lutter.

Thérèse Raquin est l’un des premiers romans d’Émile Zola, roman qui suscita dès sa parution en 1867 scandale et indignation. Qualifié de « littérature putride » par une certaine critique d’alors, ce livre n’en est pas moins un chef d’œuvre de noirceur et de fatalité. Une fois le décor posé et les personnages présentés, ce livre peut en effet se lire comme une véritable tragédie qui finira par déboucher, inéluctablement, sur un dénouement funeste. Réunis pour de mauvaises raisons (Thérèse pour assouvir ses désirs, Laurent par appât du gain), les amants vont fomenter le meurtre de celui qui leur barre la route, à savoir le mari de Thérèse lui-même, Camille. Or, si cet assassinat devait les libérer, tout se passe comme si, paradoxalement, en tuant le jeune homme, ils avaient aussi tué leur passion et leurs désirs. Entre eux, plus rien ne sera comme avant et leur relation finira par pourrir de l’intérieur. Ce roman fait ainsi ressurgir le mythe du « péché originel », tout comme il interroge le rapport de ses personnages à la vérité et au mensonge, à l’amour et à l’argent. En auscultant, de manière quasi scientifique, leurs motivations et leur tempérament, on voit aussi poindre les prémices du naturalisme, mouvement littéraire dont Zola sera le chef de file. En somme, Thérèse Raquin est un livre qui ne peut nous laisser insensible. L’intensité dramatique s’accentue de chapitre en chapitre pour nous offrir une conclusion particulièrement désespérée. Les nombreux niveaux de lecture qu’il nous propose sont inépuisables et c’est ce qui fait de lui, sans doute, un grand classique de la littérature. Mais le plus fascinant peut-être est toute la modernité qu’il dégage, encore aujourd’hui. Ses personnages et les pulsions qui les habitent sont intemporels, tout comme les thématiques qu’il soulève sont universelles. En tout cas, une fois refermé ce livre, difficile d’avoir une noble opinion de la nature humaine…

📖📖📖📖

1 : Jennings Chantal. Thérèse Raquin, ou le péché originel. In: Littérature, n°23, 1976. Paroles du désir. pp. 94-101.
2 : Watroba Maria. Thérèse Raquin : Le naturalisme entre mensonge et vérité. In: Romantisme, 1997, n°95. Romans. pp. 17-28


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