Un essai stimulant qui nous éclaire autant sur le débat autour des intelligences artificielles que sur les perspectives politiques et sociales qu’elles peuvent nous offrir.

De la bêtise artificielle, Anne Alombert, Éditions Allia, 2025
L’intelligence artificielle n’existe pas, c’est la bêtise artificielle qui caractérise notre époque. La simulation de nos capacités expressives – écrire, parler, créer – conduit à leur prolétarisation. En nous laissant imaginer des machines pensantes, le terme d’IA nous empêche de penser. Dans le contexte du déploiement massif des IA génératives, il dissimule l’idéologie des entreprises qui se sont appropriées ces technologies, leurs infrastructures matérielles, leurs modèles économiques et leurs conséquences politiques. Pour autant, il demeure impossible d’opposer binairement machines et humains, comme s’il s’agissait de deux entités autonomes et séparées. Au contraire, nous devons interroger leur co-évolution pour comprendre les effets des automates algorithmiques sur nos esprits, nos cultures et nos sociétés.
Anne Alombert est une philosophe contemporaine spécialiste de la technique et des nouvelles technologies. Inspirés par Gilbert Simondon et Jacques Derrida, mais aussi par Bernard Stiegler, ses travaux développent depuis plusieurs années des pistes de réflexion visant à intégrer l’essor des technologies numériques au sein du champ politique et social.
C’est dans cette perspective qu’elle a publié chez les Éditions Allia en 2025 De la bêtise artificielle. Ce petit essai interroge les conséquences induites par l’avènement de l’intelligence artificielle, mais aussi des réseaux sociaux et, plus généralement, du numérique, au sein de notre société.
Outre l’effort fait par l’auteure pour recontextualiser l’apparition du mythe de l’ « intelligence artificielle », depuis les premiers systèmes computationnels jusqu’à l’idéologie transhumaniste qui domine chez les grands patrons de la tech, l’auteure questionne les changements anthropologiques que ces nouvelles technologies font naître.
Elle donne ensuite au sujet une dimension fondamentalement politique en appelant à un changement de paradigme, « porteur d’alternatives socio-techniques ». Pour elle, tout l’enjeu n’est pas tant d’être « pour ou contre l’”intelligence artificielle” », mais bien plutôt de l’intégrer dans un projet politique au service de l’intelligence collective, afin de « lutter contre les effets de prolétarisation et de disruption, c’est-à-dire, contre la destruction des savoirs et des institutions ».
L’intérêt de ce livre est donc double. D’une part, sans pour autant révolutionner le débat sur l’intelligence artificielle, il permet d’avoir néanmoins une vue d’ensemble des grandes questions que son avènement soulève. D’autre part, il intègre à la réflexion des enjeux politiques et sociaux, dans une perspective d’intelligence collective plutôt bienvenue. Un essai dans l’ensemble éclairant et stimulant.
Jamais il n’est question du fonctionnement interne de ces dispositifs ou de leurs enjeux politiques : les individus ne les comprennent nullement, ils les craignent ou les aiment, comme s’il s’agissait de personnes humaines.
Les dangers de l’intelligence artificielle
Les intelligences artificielles génératives n’ont de cesse, depuis leur apparition, d’attiser autant les craintes que les espoirs de leurs usagers. Et force est de constater qu’année après année, leurs progrès sont colossaux et ses productions, tout bonnement ahurissantes. Certains diront qu’elles peuvent énormément nous apporter.
Et c’est sans doute vrai. Pourtant, Anne Alombert nous met en garde : derrière ce storytelling techno-solutionniste de l’IA à la sauce californienne se cachent des bouleversements (économiques, anthropologiques, moraux) qu’il ne faut pas prendre à la légère. En reprenant des arguments classiques sur le sujet, la philosophe montre que ce qu’on appelle « intelligence artificielle » a des conséquences écologiques, politiques et culturelles parfois insoutenables.
D’ailleurs, comme certains penseurs qui s’attachent au sujet, Anne Alombert s’étonne que l’on puisse appeler « intelligence artificielle » ces systèmes computationnels et algorithmiques qui reposent en grande partie sur des mathématiques et sur l’extraction et l’analyse de données, aussi importantes soient-elles. Ce que l’on appelle traditionnellement « intelligence » ne va-t-il pas au-delà de ces dimensions-là ?
Ce qu’il nous a semblé, dans cette partie du moins, le plus intéressant est la réflexion de l’auteure autour des implications anthropologiques de cette technologie. Elle note à juste titre, dans une tradition marxiste assez évidente, que « La notion d’”intelligence artificielle” recouvre une nouvelle révolution industrielle, qui implique le risque de l’automatisation et de la prolétarisation de la pensée. »
En somme, après une première révolution industrielle qui avait vu les savoir-faire se machiniser et s’automatiser, voici que l’apparition de l’intelligence artificielle générative annonce « l’automatisation des savoir-penser ». Longtemps épargnée par les nouvelles technologies, la pensée elle-même est aujourd’hui menacée. En demandant à ChatGPT, Claude ou Dall-E de produire du contenu pour nous, nous contribuons, petit à petit, à la destruction de la langue, et à l’avènement d’une standardisation de la pensée et de l’art.
Et c’est là tout le paradoxe que met en lumière ici Anne Alombert : le capitalisme ultralibéral qui promeut et développe l’intelligence artificielle détruit ce qui le fait vivre. Ce sont non seulement les ressources matérielles qu’il fait disparaître peu à peu (pour construire les datacenters et les utiliser par exemple), mais aussi les ressources intellectuelles sur lesquelles il se base pour générer du contenu. Car plus on demande à ces IA de produire des textes pour nous, plus elles se nourriront de ces mêmes textes, et moins elles permettront à l’originalité humaine de s’exprimer.
Tout cela, bien sûr, et comme souvent en matière de nouvelles technologies, sans avoir le moindre recul sur les implications cognitives, morales, sociales que ces IA peuvent engendrer au niveau de la société, mais aussi des individus eux-mêmes.
Contrairement aux discours techno-solutionnistes, les technologies ne sont pas d’emblée des solutions : elles doivent faire l’objet d’interprétations, de réflexions, de délibérations et de décisions – elles doivent être adoptées socialement et politiquement.
L’intelligence artificielle comme un pharmakon
Pour autant, en essayant d’éviter les débats clivants et sans doute assez vains autour de l’intelligence artificielle qui voudraient soit la condamner, soit la sacraliser, Anne Alombert voit en cette nouvelle technologie l’exemple même du pharmakon, ce terme grec traduit soit par remède, soit par poison.
Pour illustrer son propos, elle prend l’analogie de l’arrivée de l’écriture alphabétique au temps de Platon : dans le Phèdre, les « philosophes s’interrogent sur les bénéfices et les dangers de la diffusion massive d’une nouvelle technique dans la société. » Certains voyaient en effet l’écriture comme un moyen incitant à la paresse intellectuelle, à l’oubli ; alors que d’autres l’imaginaient plutôt comme un moyen de préserver la mémoire.
Bref, comme souvent avec l’apparition d’une nouvelle technologie, s’opposent des courants que l’on pourrait qualifier de conservateurs, inspirés par la méfiance et la crainte, à ceux plutôt progressistes, voire trop, qui se lancent les yeux fermés dans le développement et la promotion de pareil outil. Quand ces derniers ne sont pas motivés par une idéologie capitaliste et, donc, leurs propres intérêts particuliers…
Anne Alombert ne veut pas nécessairement condamner l’intelligence artificielle. Elle pousse en avant la réflexion traditionnelle sur le sujet en l’incluant dans une perspective plus large, dans un projet politique qui repose sur l’intelligence collective et le bien commun. Car l’intelligence artificielle peut aussi beaucoup nous apporter si tant est qu’elle soit bâtie sur des bases saines.
Une technologie, en soi, n’est pas mauvaise. Ce sont les usages qu’on en fait qui doivent être interrogés, questionnés, débattus.
Le problème n’est donc pas celui de l’”intelligence artificielle” en tant que telle, mais des choix politiques et des modèles économiques des entreprises ou organisations qui conçoivent, détiennent et développent les dispositifs numériques.
De l’intelligence artificielle à l’intelligence collective
On arrive ici dans ce qui nous semble être la grande originalité du livre, c’est-à-dire les perspectives que nous propose Anne Alombert.
La philosophe ouvre ici la focale pour englober les intelligences artificielles génératives, au même titre que les réseaux sociaux, dans le numérique. Au fond, pour elle, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et même, s’ils ne sont pas mentionnés, les moteurs de recherche, reposent sur la même logique : l’arbitraire de la hiérarchisation de l’information et des recommandations.
En effet, un grand flou existe quant aux algorithmes qui sous-tendent ces mastodontes du numérique. Les critères sur lesquels ils sont basés restent formellement obscurs, quand ils ne répondent pas explicitement à un agenda politique ou idéologique (comme avec le cas de Grok et d’Elon Musk).
Pour Anne Alombert, « la bêtise artificielle n’est pas une conséquence nécessaire des algorithmes. » Le cœur du sujet, la priorité doit être de se focaliser sur les algorithmes de recommandation. Plutôt que de laisser la main au secteur privé, qui vise une certaine rentabilité grâce à ces outils, l’intelligence collective doit pouvoir être mobilisée.
Les algorithmes de recommandation reposent aujourd’hui sur des critères quantitatifs (du type : plus il y a de « j’aime » plus le contenu sera montré aux internautes). Pour la philosophe, ils devraient au contraire reposer sur des critères qualitatifs que la communauté aurait préalablement établis (fiabilité, profondeur de l’analyse, etc.). La délibération et les échanges seraient ainsi au cœur de ce nouveau paradigme algorithmique.
En poussant la proposition encore plus loin, chacun pourrait choisir les critères de l’algorithme en fonction de ce qu’il souhaite réellement. Le tout basé sur une transparence totale et sur le désintéressement. Seul compterait l’apport de chaque contenu au débat, sa pertinence et sa fiabilité. Pour appuyer son propos, Anne Alombert cite certains projets allant dans ce sens (Pol.is, Tournesol). On retrouve ici un thème récurrent dans la recherche politique : celle de l’intelligence collective, des alternatives aux modèles en place.
L’auteure, qui avait pourtant entériné l’avènement de l’intelligence artificielle comme une nouvelle révolution industrielle, l’amalgame ici au numérique en général, dans la mesure où elle repose aussi sur des algorithmes. Certains des projets qu’elle prend pour exemple sont en effet possibles grâce au numérique et existent depuis plus longtemps que l’intelligence artificielle.
Passer de l’intelligence artificielle au numérique en général lui permet, aussi, de revenir aux idéaux qui animaient les débuts d’internet : une plus grande démocratisation, une meilleure circulation de l’information. Ce livre est ainsi un appel à faire confiance à l’intelligence collective pour tirer le meilleur parti de ces nouvelles technologies.
Tant qu’elle cherchera à imiter et à remplacer les capacités humaines par des performances computationnelles, la soi-disant “intelligence artificielle” ne pourra conduire qu’à la bêtise généralisée.
En résumé :
En tant que philosophe spécialiste de la technique et des nouvelles technologies, Anne Alombert nous propose ici un petit essai stimulant autour de l’intelligence artificielle et des bouleversements politiques et culturels qu’ils impliquent. Sans révolutionner le débat autour des intelligences artificielles génératives, la première partie de ce livre présente le grand avantage de nous offrir une vue d’ensemble des grandes questions que leurs apparitions soulèvent. En des termes clairs et accessibles, elle montre en quoi nous sommes en train d’assister à une nouvelle révolution anthropologique qui permet d’automatiser les « savoir-penser ». Utiliser les ChatGPT, Grok, Dall-E ou encore Claude est loin d’être anodin, et on ne mesure pas encore complètement les implications écologiques, culturelles et politiques que cela implique. Pour autant, la philosophe tente de sortir de ce débat binaire (pour ou contre) pour amener le sujet des IA sur le terrain du politique, de la construction du commun et des savoirs. En amalgamant les intelligences artificielles aux réseaux sociaux et plus globalement au numérique, elle interroge la gouvernance de ces nouvelles technologies. Car, pour elle, le cœur du sujet réside dans les algorithmes de recommandation qui régissent la plupart de nos comportements sur internet. L’intelligence collective (les communautés qui utilisent telle ou telle plateforme) devrait être en mesure d’en choisir les critères. La délibération et les échanges seraient ainsi au cœur de ce nouveau paradigme algorithmique. On retrouve ici un thème récurrent dans la recherche politique : celle de l’intelligence collective, des alternatives aux modèles en place. Ainsi, passer de l’intelligence artificielle au numérique en général lui permet, aussi, de revenir aux idéaux qui animaient les débuts d’internet : une plus grande démocratisation, une meilleure circulation de l’information. Cet essai est donc un appel à faire confiance à l’intelligence collective pour tirer le meilleur parti de ces nouvelles technologies. Un livre globalement éclairant.
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