Pierre le Gris – Matthias Zschokke (2023)

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Un roman qui met en scène un être d’une banalité affligeante, en apparence, mais qui finit par nous attendrir. Un roman d’une extrême originalité, déstabilisant.

Pierre le Gris : un roman qui désarçonne tant sur le fond que sur la forme.

Pierre le Gris, Matthias Zschokke, Editions Seuil, 2026 (2023)
Le personnage de Pierre le Gris est une sorte de Bartleby de nos jours, fonctionnaire pointilleux et angoissé de la Ville de Berlin. Il est ainsi incapable d’exprimer quoi que ce soit à l’annonce de la mort accidentelle de son fils, en ouverture du roman. Pour lui changer les idées et parce qu’on croit qu’il parle français, on l’envoie dans la ville jumelée de Nancy. Le séjour se déroule sans encombre, et dans un acceptable ennui.
Alors qu’il s’installe dans le train du retour, une jeune mère paniquée par un changement d’horaire inopiné lui confie son petit garçon, Zéphyr, qu’un oncle doit récupérer en gare de Bâle. Mais rien ne se déroule comme prévu.


En cette rentrée littéraire de janvier 2026, les Editions du Seuil publient dans leur collection Fiction & Cie le dernier roman de Matthias Zschokke, Pierre le Gris, paru en Allemagne en 2023. C’est dans le cadre de la Masse Critique de Babelio que j’ai reçu ce livre et que j’ai découvert cet auteur.

Né en 1954, Matthias Zschokke est un écrivain et dramaturge suisse d’expression allemande. Auteur d’un certain nombre de romans et pièces de théâtre, il a obtenu de nombreuses récompenses en Suisse et en Allemagne. Bien qu’il ait reçu en 2009 le prix Femina étranger pour son livre Maurice à la poule, il reste relativement méconnu en France. C’est donc après m’être rapidement intéressé à lui que son dernier roman éveilla ma curiosité.

A mes yeux, Pierre le Gris représentait la promesse d’un roman déroutant. D’une part, grâce à son synopsis mettant en avant un personnage déphasé et, donc, décalé. Mais aussi grâce au profil de son auteur : par expérience, et notamment via mes lectures de Yasmina Reza, il me semble que les dramaturges proposent bien souvent une écriture qui, à bien des égards, vaut le détour. L’un dans l’autre, pouvoir découvrir un tel roman était l’assurance d’une expérience de lecture déstabilisante…

Et force a été de constater que je n’ai pas été déçu !

Pourtant, quand il perdit son fils, il ne sut ce qu’il ressentait, parfois il ne parvenait même pas à se souvenir d’en avoir eu un car, en dernier ressort, ça ne regardait personne.

Un personnage étrange et décalé 

Le livre s’ouvre de la manière la plus terrible qui soit : une policière vient annoncer la mort de son fils à son père. Ce qui nous permet de découvrir immédiatement toute l’étrangeté de cet homme qui aurait dû s’écrouler à l’annonce d’une telle nouvelle. Sa réaction est en effet tout autre : certes, il bafouille, tient des propos qui semblent incohérents, mais finit par s’intéresser à la policière « Pardonnez-moi de ne pas vous l’avoir demandé… Ça doit être affreusement désagréable de devoir annoncer de telles nouvelles. » Une forme de renversement de façade qui retourne l’attention vers celle qui annonce le décès de son fils, comme si cet homme se refusait à toute émotion. 

Cet homme, c’est Pierre le Gris, surnommé Saint-Blaise. Et cette scène inaugurale est loin d’être anodine : la violence d’une telle annonce, mise en perspective via la curieuse apathie de Pierre, pose le cadre de ce que sera ce roman. Un voyage en compagnie d’un homme qui semble résister aux sentiments.

Pierre le Gris traverse l’existence sans s’appesantir sur ses émotions ni celles des êtres qui croisent son existence. De son fils décédé, on en n’apprendra pas beaucoup plus, Saint-Blaise ne revenant ensuite plus sur cet épisode tragique de sa vie. Ni de sa femme, d’ailleurs, avec qui il cohabite plus qu’il ne vit : « Sa femme est une étrangère pour Pierre. Et veut autre chose que lui et fait autre chose. Elle est contente qu’il la laisse tranquille. Et elle le laisse tranquille, et il est content. »

Pierre le Gris, finalement, est un être en décalage profond avec le monde dans lequel il évolue. Il ne ressent pas ce que les autres ressentent, il ne réagit pas comme la société s’attend à ce qu’il réagisse. D’ailleurs, Pierre le Gris ne réagit pas vraiment, il semble traverser l’existence sans avoir de véritable emprise sur elle.

Certains ont des histoires passionnantes à raconter et d’autres n’ont rien à raconter. Ou ils pourraient avoir beaucoup à raconter mais ne savent rien d’eux-mêmes parce qu’ils ne laissent rien pénétrer en eux, tout perle sur eux comme sur une cape de pluie.

Quand la banalité est tout sauf insignifiante

Au fond, Pierre le Gris semble être de ceux qui ne marquent personne, sur lesquels personne ne s’arrête vraiment. En traversant l’existence comme il le fait, sans bruit et sans éclat, difficile de faire autrement. 

Cela pourrait être d’ailleurs le cas de nous, lecteurs. Il pourrait ne pas nous marquer. Car on ne sait que très peu de choses sur lui. Les éléments biographiques qui semblent en apparence les plus bouleversants (dont notamment la terrible nouvelle qui lui est annoncée en préambule) et qui présentent un potentiel romanesque manifeste sont balayés du revers de la main par Pierre lui-même. Il s’attache uniquement à évoquer des éléments en apparence absolument inintéressants : son travail au sein d’une administration berlinoise, son collègue Prosciutto, lui aussi visiblement inintéressant, sa passion pour les merles, également inintéressante… Bref, tout semble sans intérêt dans la vie de Pierre.

Et c’est précisément à travers cette banalité que Pierre le Gris prend de la consistance et de la couleur. Si tout semble gris et morose dans son existence, il devient paradoxalement attachant.

Pierre le Gris se révèle en réalité particulièrement plaisant car c’est un être qui ne s’accroche pas à la vie, ni à sa personne. Il se sait banal, excessivement banal : « Puis il s’était résigné à son sort et dit que, finalement, il y en avait d’autres comme lui, oui, ils formaient peut-être même la majorité, et eux tous – cette infinité de Pierre le Gris – il s’appelle Pierre – devaient somme toute, sans exception, mener et supporter leur vie insignifiante, tout aussi vraie et unique au fond que les rares vies exceptionnelles sur lesquelles on écrit des livres et réalise des films. Les sans-destin, eux aussi, avaient pourtant le droit qu’on leur accorde une voix et qu’on les considère comme dignes d’être portraiturés car chacun d’entre eux, au bout du compte, était tout aussi exceptionnel qu’un être d’exception, seulement ils l’étaient de manière interchangeable. »

Ce personnage est le prototype même du personnage fade et transparent. Pourtant, il devient attachant précisément parce qu’il est en total décalage avec le reste du monde. Il s’accroche à des détails insignifiants, des histoires anecdotiques. Il n’a aucune aspiration, mise à part être ce qu’il est, uniquement ce qu’il est, un être sans ambition. Et c’est précisément parce qu’il porte un regard d’une modestie absolue sur ce qui l’entoure qu’il devient un personnage pour qui on se surprend à avoir une certaine tendresse.

Les êtres humains sont-ils des solitaires ?

Une rencontre qui sublime une existence

Le point de bascule est indéniablement la rencontre avec le petit Zéphyr. Le roman est déjà bien entamé (sans doute un peu trop), mais voilà que l’existence de Pierre le Gris se voit chambouler. Dans le train pour Bâle, une dame lui attribue une drôle de mission : veiller sur un petit garçon jusqu’à ce que son oncle le récupère dans la gare suisse. Et aux yeux de Pierre, cette mission est bien plus importante que celle qui lui avait valu son déplacement à Nancy.

Avec ce petit, Pierre le Gris se confiera comme jamais. Il développera avec Zéphyr une relation tout à fait atypique : sans jamais véritablement briser la glace qui oblige le garçon à garder une certaine distance avec cet étrange inconnu, Pierre tente par tous les moyens de lui transmettre les enseignements qu’il a retenus de son expérience sur Terre. C’est-à-dire pas grand chose. Mais ce pas grand chose est pour Pierre nécessaire à transmettre : « Je voulais seulement dire quelque chose d’utile. Pour que plus tard dans la vie tu te souviennes de moi. On dit tant de trucs inutiles. Et on sait si peu de chose. En particulier aucune vérité définitive. Tout, dans la vie, se révèle faux. »

En compagnie de Zéphyr, Pierre le Gris se révèlera aussi comme un personnage doté d’une naïveté et d’une maladresse confondante. A plusieurs reprises, son comportement vis-à-vis du gamin pourrait apparaître pour la majorité des gens comme particulièrement déplacé. Mais que nenni, il s’agit seulement d’un naturel déstabilisant, d’une sincérité spontanée. 

De fil en aiguille, se tisse devenant nous un lien ténu, un lien timide, mais un lien tout de même entre Pierre le Gris et Zéphyr. Cet adulte déphasé se comporte avec cet enfant à la manière dont il aurait voulu qu’on se comporte avec lui, avec peut-être en toile de fond le décès soudain de son fils. Toujours est-il que cette rencontre inopportune finit par sublimer l’existence insignifiante de Pierre le Gris.

On ne doit pas vouloir fuir. Alors le malheur se lasse et vous laisse tranquille.

Une écriture déstabilisante au service de l’insignifiant

Matthias Zschokke nous offre ici un roman étrange, envoûtant et, de fait, éminemment original. L’ensemble de ce texte est enveloppé d’un voile d’ironie, d’absurde et de poésie. Zschokke construit un personnage si singulier, si lunaire que sa vision du monde en devient attendrissante et touchante.

Certes, le récit est particulièrement décousu. Il est fait de digressions, de passages parfois déconcertants tant ils semblent incongrus, de parenthèses inattendues. Difficile d’adhérer pleinement à cette construction narrative tant elle désarçonne. 

Difficile aussi de ne pas se laisser porter par cette plume façonnée par le théâtre. Nous l’avons déjà évoqué en préambule, mais le style romanesque des dramaturges vaut souvent le détour. Notamment ici. Les monologues intérieurs de Pierre le Gris transpirent une maîtrise d’écriture propre aux auteurs de pièces de théâtre, me semble-t-il. Chacune de ces phrases contiennent une oralité qui rythme la lecture et la rendent plaisante.

Et cette maîtrise stylistique est mise au service d’un récit qui magnifie l’insignifiant. Matthias Zschokke veut à travers ce roman parler de la grisaille qui enrobe l’existence des gens normaux, qui accompagne le quotidien ordinaire de bon nombre d’entre nous. Dans cet horizon morose, l’extraordinaire se vit à travers des petits riens qui rythment nos vies. Des petits riens loin d’être extravagants, mais des petits riens qui méritent tout de même, peut-être, un récit.

Bref, ce roman est un ovni littéraire. Tant par le personnage qui y est dépeint que par l’écriture de Matthias Zschokke. Sans y adhérer totalement du fait de sa forme narrative notamment, on se laisse pourtant profondément touché par la simplicité de Pierre le Gris. Avec ce dernier roman, Matthias Zschokke veut indéniablement donner la parole à ceux qui sont d’une banalité affligeante, à ceux dont la vie se traverse sans aucune espèce d’éclat. Et c’est dans l’ensemble réussi.

Un grand merci aux équipes de Babelio ainsi que celles des Editions du Seuil. Une Masse Critique est toujours l’occasion d’une belle découverte !

Pierre le Gris est d’une originalité déconcertante. Tant sur la forme que sur le fond. Sur le fond, d’abord, puisque ce livre suit le parcours d’un personnage d’une terrible banalité, qui résiste à toute forme de sentiments et d’émotions. Pierre le Gris est le prototype même du personnage fade et transparent. Pourtant, il devient attachant précisément parce qu’il est en décalage total avec le reste du monde. Son indifférence avec ce qui lui arrive et avec ceux qui l’entourent n’a d’égal que sa faculté à s’accrocher à des anecdotes pour le moins inintéressantes (la façon dont il faut peler une mandarine par exemple). Et ce qui le rend d’autant plus sympathique, c’est aussi la relation qu’il va créer avec le petit Zéphyr. Sa naïveté confondante et sa déconnexion avec le monde le poussent à traiter cet enfant à la manière dont il aurait aimé être traité. Sans jamais véritablement briser la glace qui oblige le garçon à garder une certaine distance avec cet étrange inconnu, Pierre tente par tous les moyens de  lui transmettre les enseignements qu’il a retenus de son expérience sur Terre. Mais si ce livre est aussi original, c’est aussi par sa forme. Difficile d’adhérer pleinement à cette construction narrative tant elle désarçonne. Faite de monologues intérieurs, de digressions, de parenthèses saugrenues, le récit en devient décousu. Pourtant, difficile aussi de ne pas se laisser porter par cette plume façonnée par le théâtre. L’ensemble de ce texte est enveloppé d’un voile d’ironie, d’absurde et de poésie. Zschokke construit un personnage si singulier, si lunaire que sa vision du monde en devient attendrissante et touchante. Bref, ce roman est déstabilisant. Zschokke veut à travers ce roman parler de la grisaille qui enrobe l’existence des gens ordinaires, qui accompagne le quotidien de bon nombre d’entre nous. Dans cet horizon morose, l’extraordinaire se vit à travers des petits riens qui rythment nos vies. Des petits riens loin d’être extravagants, mais des petits riens qui méritent tout de même, peut-être, un récit. Avec ce dernier roman, Matthias Zschokke veut indéniablement donner la parole à ceux qui sont d’une banalité affligeante, à ceux dont la vie se traverse sans aucune espèce d’éclat. C’est souvent drôle, et, dans l’ensemble, réussi.

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