Deux textes de Jaurès inédits qui représentent une forme d’introduction à sa pensée tant il s’attache ici à penser le socialisme dans ces fondements philosophiques. Éclairant.

Qu’est-ce que le socialisme ?, Jean Jaurès, Fayard, Pluriel, 2019 (1890-1892)
Qu’est-ce que le socialisme ? Une politique, mais fondée sur une philosophie, et sur le cœur de la vie humaine. C’est ce que Jaurès, homme politique, mais aussi philosophe, démontre dans ces deux inédits essentiels. Le socialisme consiste à justifier l’intervention de la société dans la vie humaine, les « relations de travail ». Mais il le fait pour réaliser la liberté individuelle et les principes universels, dans le monde concret et vivant. Revenir à l’origine du socialisme pour résister à la « fin de l’histoire », tel est le programme de ce livre.
Ce n’est pas un hasard si ces deux textes précèdent le retour de Jaurès en politique en tant que député de Carmaux. Jaurès se confronte au réel, à la fois en philosophe et en citoyen. Pour lui, la liberté et la justice sont indispensables pour sauver la politique et l’humanité. Quoi de plus actuel ? Ces textes, qui forment une véritable leçon de philosophie, aident à penser le socialisme et notre temps.
Jean Jaurès (1859-1914) est l’une des figures majeures du socialisme à la française. Si l’empreinte qu’il a laissée sur la politique française en général, et sur la gauche en particulier reste, encore aujourd’hui, vertigineuse à bien des égards, son œuvre est quant à elle passée, semble-t-il, au second plan. Pourtant, force est de constater que Jaurès était un personnage à part dans le paysage politique de la fin du XIXème et début du XXème siècle. Tribun hors pair, homme de synthèse, profondément ancré dans le courant socialiste de l’époque, on oublie parfois qu’il était aussi un grand philosophe, laissant derrière lui des textes particulièrement éclairants.
Faire œuvre de philosophie, c’est faire œuvre de paix.
Né à Castres, dans le Sud-Ouest, il devient le benjamin de l’assemblée nationale en étant élu en 1885 député du Tarn. Non réélu en 1889, le jeune Jaurès se destine ensuite au monde universitaire toulousain. Pour cela il réalise notamment deux thèses, dont l’une en latin : De la réalité du monde sensible et De primis socialismi germanici lineamentis apud Lutherum, Kant, Fichte et Hegel qu’il soutiendra au début des années 1890. Néanmoins, bien qu’attirait par le monde des lettres, il gardera durant toute sa jeunesse un œil sur la politique de son pays et les grandes idées de son temps (d’où le titre de sa seconde thèse). Et comme beaucoup à l’époque, il sera très vite séduit par le socialisme qu’il finira ensuite par pleinement adopté.
C’est de cette époque (1890-1892) que sont issus les deux textes rassemblés ici. Issus des archives de Pierre Renaudel, député du Var et rédacteur en chef (1908), puis directeur (1914) de l’Humanité, ces textes nous offrent une formidable opportunité de mieux saisir la pensée de Jaurès et sa conception du socialisme.
Le premier texte, Philosophie et socialisme, est l’introduction d’un cours donné par Jaurès à la fin de l’année 1890. Le second, Le socialisme dans Fichte et dans Schäffle, est visiblement un article écrit par Jaurès vers 1892 qui n’a malheureusement jamais été publié.
Jusqu’à la sortie de ce livre en 2019, publié dans la collection Pluriel des Éditions Fayard en collaboration avec la Fondation Jean Jaurès, ces deux textes étaient restés inédits. Et alors que les biographies (dont notamment celle de Jean-Pierre Rioux) et travaux sur son héritage sont particulièrement nombreux, ces deux documents nous permettent de saisir de manière un peu plus précise encore la pensée d’un homme qui a marqué la France de son empreinte.
Je ne crois pas que l’enseignement public puisse se désintéresser des problèmes contemporains, de ceux-là même qui intéressent l’âme et où la discussion ressemble encore à un combat.
Le socialisme comme philosophie
Bien qu’enseignant, soumis de fait à une certaine forme de réserve, Jaurès démontre dans ce premier texte tout l’intérêt qu’ils portent aux grandes idées de son temps. Dont notamment une, qui attise les passions de la gauche française et européenne depuis que Marx l’a développée et amplifiée : le socialisme. Républicain convaincu, il adhère de plus en plus à ce courant politique. Percevant bien que toute action doit être portée par des fondements solides, il décide avec ce texte d’aller aux origines intellectuelles de ce mouvement qui est, avant tout, une philosophie.
Jaurès conçoit le socialisme comme une philosophie qui « proclame que la société a le droit d’intervenir dans les relations économiques des hommes entre eux » car « la société est investie du droit d’agir directement sur la vie des individus et indirectement sur leurs consciences. » A cet égard, Jaurès insiste sur la conception même de « société » qui, pour lui, est au fondement même du socialisme. Il opère ainsi sur ce terme une distinction pertinente : tantôt la société est perçue comme la patrie, tantôt comme l’humanité dans son ensemble.
Si la patrie a, à ses yeux, un certain intérêt, il en perçoit tout de même ses limites. La patrie n’est pas fondée sur le principe même de justice sociale. car « la patrie quelle qu’elle soit, et quelles qu’aient pu être ses aspirations particulières vers le droit n’est pas avant tout une œuvre de justice, une fondation de justice ».
La haine sort du conflit des appétits intéressés et des passions brutales, l’orgueil et l’amour de la domination. Elle n’est jamais sortie de la pensée. La pensée par essence ignore la haine.
Non, pour lui, le fondement même du socialisme n’est pas la patrie, mais bien l’humanité. Le socialisme fonde son intervention dans la société sur le droit qu’à tout homme à prétendre à son humanité, c’est-à-dire à sa dignité, car tout homme est pour Jaurès une fin. La société ne peut et ne doit concevoir l’homme, l’individu, comme un moyen, un instrument, mais comme une fin : tout homme à le droit d’émancipation. Jaurès pose l’humanité comme un droit absolu : « l’humanité a le droit de se chercher et de se réaliser elle-même dans tous les individus humains ; elle a le droit de les éveiller tous à la pensée, à la liberté, à la conscience, à la claire notion du droit. » Dès lors, pour lui le socialisme est ainsi justifié : il repose sur l’humanité.
Et à ses yeux, il n’y avait jusqu’à présent que trois grands courants philosophiques qui faisaient reposer leur fondement sur l’humanité : le stoïcisme, le christianisme et la philosophie kantienne. Désormais, il y a aussi le socialisme.
Ici permettons-nous de relever une réflexion de Jaurès incroyablement pertinente pour nous, lecteurs, plus d’un siècle après qu’il l’ait posé sur un papier : « Mais prenons garde. Est-ce que nous n’allons pas instituer un dogme nouveau aussi oppressif que les autres ? ». Il apparaît ainsi particulièrement curieux de lire cette phrase de Jaurès tant le socialisme de cette époque a conduit aux atrocités communistes et staliniennes. Cela étant dit, Jaurès évacue rapidement cette inquiétude car, pour lui, le socialisme est indissociable du concept même de liberté. Une liberté indissociable de Dieu (Jaurès était catholique), mais qui a le droit de se réaliser en chaque être humain.
Le socialisme veut affranchir le travailleur pour affranchir l’homme.
Les dernières pages de ce texte apparaissent un peu plus confuses, tant à cause de l’état du manuscrit original, illisible par endroits, que par la rapidité avec laquelle Jaurès retrace la pensée socialiste, de la Réforme, avec Luther, à Marx, trois siècles plus tard, en passant par Jean-Jacques Rousseau et… Fichte, qui est au cœur du second texte.
Fichte comme un penseur socialiste
Pour ce deuxième texte, Jaurès s’appuie sur deux ouvrages : L’Etat commercial fermé (1800) de Johann Gottlieb Fichte, philosophe allemand, et sur la Quintessence du socialisme (1874) de Schäffle. Texte plus ardu, plus complexe tant il s’attache à expliquer le système économique de Fichte qui, pour lui, correspond à une forme de socialisme, peut-être plus radical mais ô combien pertinente pour le jeune Jaurès dans sa vision politique de l’action.
Jaurès montre que pour Fichte, la concept de propriété ne s’applique pas aux choses : il repose sur le droit au travail, qui représente « la véritable forme de la propriété. ». Pour cela, le penseur allemand imagine un État commercialement fermé dans lequel le gouvernement fixe la valeur des produits en fonction du temps de travail que leur confection a demandé. Et Jaurès d’expliquer précisément en quoi consisterait cet État, ses tenants et ses aboutissants.
Qu’est-ce que le socialisme, sinon l’Etat réglant sur l’équité les relations des hommes entre eux.
Jaurès intègre ensuite la vision de Schäffle pour mettre en perspective la vision de Fichte. Là où Fichte imaginait uniquement baser la valeur d’un produit sur le temps de travail nécessaire à sa confection, Schäffle, lui y ajoute une valeur d’usage pour éviter que des objets inutiles soient fabriqués en masse.
Fichte est donc socialiste avant l’heure, puisqu’il fait reposer son système économique sur l’Etat afin de réduire les injustices. Mais Jaurès prend certaines distances avec lui, ou du moins met en avant certaines interrogations, notamment sur le fait de fermer les frontières de l’Etat, alors que le socialisme se veut universel. Mais cette incompréhension n’est qu’apparente, car si d’autres Etats, voisins, optent pour le même principe, il pourrait se former un groupe d’États ayant la même philosophie.
Mais Jaurès n’oublie pas d’être critique vis-à-vis de Fichte et des socialistes de l’époque. On sent les réserves qu’il porte sur l’avenir de la monnaie sous leur plume. Quand Fichte veut la refondre, les socialistes veulent la remplacer par des « bons travail, par du papier monnaie ». Et Jaurès se permet ici de montrer son scepticisme sur la vision qu’ont les socialistes sur l’or : « Il me semble ici que les socialistes ont cédé à une illusion de l’imagination, où à un besoin d’agitation populaire ». Chassez l’or, ou la monnaie, ne supprimera pas les injustices.
Enfin, Jaurès note deux grandes différences entre Fichte et ses successeurs socialistes : le penseur allemand ne s’en prend pas au capital en tant que tel, et n’a aucune conceptualisation du collectivisme, ou de l’appropriation collective des moyens de production. Chose qui, évidemment, est venue plus tard.
Introduire dans les relations humaines la certitude, l’ordre, la clarté, c’est du même coup y introduire la justice.
Deux textes qui préfigurent déjà un Jaurès figure majeure du socialisme
Ces deux textes écrits alors que Jaurès avait à peine trente ans montre déjà les préoccupations de celui qui deviendra un homme politique de premier plan. Lui qui a toujours, d’une façon ou d’une autre, lié son activité politique à sa vision philosophique du monde, essaie déjà de placer son action dans un système de justice.
Avec ces deux retours en arrière qui lui permettent de partir à la recherche des fondements du socialisme, Jaurès met sous la lumière des projecteurs des concepts philosophiques qui l’accompagneront tout au long de sa carrière d’homme engagé : l’humanité, Dieu, la justice et la liberté.
Si le monde dans lequel Jaurès n’est plus le même que le nôtre, il n’est pas inutile de se replonger dans ses textes. Aujourd’hui l’humanité est confrontée à son plus grand défi, qui pourrait lui être fatale (le réchauffement climatique), et le socialisme, comme celui conceptualisé par Jaurès, semble être en déclin. Pourtant, il apparaît nécessaire de pouvoir se référer à sa vision du monde et, surtout, à sa soif inépuisable de justice, pour que chacun d’entre nous puissions vivre de manière décente.
Les deux textes présents dans cet ouvrage, Philosophie et socialisme et Le socialisme dans Fichte et dans Schäffle, sont des inédits de Jaurès. Sortis des archives d’un proche de Jaurès, Pierre Renaudel, député du Var, ils nous offrent des fragments des préoccupations de Jaurès à l’aube des années 1890. A cette époque, alors qu’il est de plus en plus séduit par la pensée socialiste, il cherche, à travers ces deux textes, à justifier et légitimer ce courant philosophique qui avait le vent en poupe à cette époque. Car oui, le socialisme est une philosophie. Une philosophie qui, pour Jaurès, repose avant tout sur l’humanité. C’est parce qu’il y a de l’humanité en tout homme que chacun à le droit à la justice et à la liberté. Pour cela, il repart aux fondements du socialisme, en s’intéressant particulièrement à Fichte qui, pour lui, représente l’un des précurseurs du mouvement. Et par l’entremise de ces deux textes, ont voit déjà poindre les thématiques qui lui seront chères par la suite : l’humanité, la justice, Dieu, mais surtout la liberté. Déjà, Jaurès tient à fonder son action politique sur des concepts philosophiques et intellectuels solides. Un livre qui nous permet de mieux appréhender l’une des plus grandes figures politiques de notre pays.