Les Rêveries du promeneur solitaire – Jean-Jacques Rousseau (1782)

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Si l’on met de côté le profond désespoir et le fort ressentiment que Rousseau porte aux hommes et à leur société, on découvrira un livre d’une richesse infinie, qui remet la nature au centre de la pensée occidentale.

Un essai philosophique qui nous offre un autre rapport à la nature.

Les Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau, Pocket, 2018 (1782)
« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. »
À l’automne 1776, Rousseau, alors au crépuscule de sa vie, trouve refuge loin du  » torrent du monde « , dans une bienheureuse solitude magnifiée par la beauté de la nature. Au gré de ses promenades, le philosophe marche à la rencontre de lui-même, dans une introspection lyrique, admirablement sensible : entre souvenirs et méditations, il y embrasse le plaisir de la mémoire et de l’écriture, dans la pure conscience d’exister.


Jean-Jacques Rousseau, né à Genève en 1712 et mort à Ermenonville en 1778, est sans conteste l’une des figures majeures du siècle des Lumières et de la pensée occidentale. Philosophe, écrivain, botaniste à ses heures, son œuvre foisonnante — Julie ou la nouvelle Héloïse (1761), Du contrat social (1762), Émile ou De L’éducation (1962),  ou encore Les Confessions (1770) —  a marqué son temps et est, encore aujourd’hui, lue et étudiée partout dans le monde.

Ses travaux embrassent des sujets aussi divers que variés : philosophie politique, morale, théologie, éducation, art, botanique… Bien qu’étant une figure majeure du XVIIIe siècle, son œuvre ayant une répercussion importante au sein du monde littéraire et philosophique de son temps, il restera un auteur à part. Souvent incompris, parfois conspué, il s’éloignera peu à peu de ce microcosme intellectuel pour s’isoler. C’est durant cette retraite, à la fin de sa vie, qu’il rédigera ce texte resté inachevé :  Les Rêveries du promeneur solitaire.

Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. 

Ce petit livre, rédigé entre 1776 et 1778 alors qu’il se retire de la vie sociale et se sent traqué, rejeté par le monde, se veut une entreprise de paix intérieure. Rousseau, alors âgé, se replie sur lui-même, physiquement et moralement. C’est dans cet isolement qu’il écrit ces dix promenades méditatives, ces « rêveries » à la fois poétiques, philosophiques et introspectives, où il tente de se retrouver, de se réconcilier avec lui-même et avec la nature.

Bien qu’ayant toujours eu une forte sensibilité à l’endroit de la nature (la plupart de ses autres écrits le démontrent), ce livre est devenu aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, une forme de retour aux sources, d’un appel à une autre considération pour la nature et à la subjectivité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à l’image du livre de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther, il est considéré comme un livre fondateur de ce que deviendra le romantisme européen du XIXème siècle.

Un livre inachevé

Contrairement aux œuvres plus structurées des Lumières, les Rêveries échappent à tout formalisme académique. Leur écriture se présente comme fragmentaire, souple, intimement liée à l’acte même de marcher. Divisées en dix « promenades », chacune d’entre elles est une escale dans le monde intérieur de Rousseau, un journal de l’âme où l’analyse des sensations, des souvenirs, des idées, prend le pas sur la rigueur argumentative. 

Rousseau était un promeneur infatigable. Chez lui, et en particulier ici, la marche, loin d’être un simple mouvement, devient un acte philosophique : Rousseau fait du déambulatoire une méthode d’introspection. Durant les longues heures qu’il dévoue à cette activité, il se laisse porter par le fil ininterrompu de ses pensées. L’errance devient pour lui constitutif de sa façon de penser.

On y retrouve une prose limpide, accessible, parfois lyrique, toujours sincère. Il ne s’agit plus ici d’argumenter ou de convaincre, mais de témoigner d’une expérience intime, d’un retrait volontaire du tumulte du monde. C’est le livre d’un homme au crépuscule de sa vie, où la pensée du philosophe prend des allures de confession poétique.

La forme des Rêveries est donc loin d’être anodine. Las du monde, de ses intrigues et des hommes en général, Rousseau se retrouve ici livré à lui-même et revient longuement (très longuement au regard de la taille de ce texte) sur les désillusions qui l’ont contraint à s’isoler. Gouverné par une certaine forme de ressentiment (bien qu’il ne l’avoue pas clairement, il me semble que c’est assez visible tout de même), par une sorte de victimisation voire de paranoïa vis-à-vis de certaines personnes en particulier (jamais nommées), et de l’humanité dans son ensemble, ce texte peut sembler de prime abord assez fastidieux à lire. 

Mais laissons là cette désagréable sensation (qui prévaut surtout au début), pour nous focaliser plus en détail sur le fond de ce livre, sans être exhaustif pour autant. Revenons plutôt sur certains éléments qui nous semblent marquants.

Ces feuilles ne seront proprement qu’un informe journal de mes rêveries. Il y sera beaucoup question de moi, parce qu’un solitaire qui réfléchit s’occupe nécessairement beaucoup de lui-même.

La nature : source de consolation et de beauté

Rousseau, grand amoureux de la nature, célèbre dans les Rêveries sa dimension apaisante et régénératrice. Ses promenades sont d’abord physiques, dans les bois, les champs. Et lorsqu’il se trouve en ville, ce n’est que pour mieux s’en éloigner et retourner à la campagne. Dans ces espaces naturels, il trouve une forme de sérénité, un sentiment de plénitude que ni la ville, ni les relations humaines ne lui procurent.

La nature n’est pas pour lui seulement un décor : elle est un miroir de son âme, une alliée muette. Il s’y fond, il s’y oublie, et cela devient presque mystique. Dans la Cinquième promenade, un passage est assez marquant. Rousseau se remémore son séjour au lac de Bienne où il est resté plusieurs semaines. Il y évoque avec émotion les innombrables heures qu’il a passées à profiter de la tranquillité qu’il a ressenti, du « bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre ».

Rien ne sert ici de démontrer l’importance que Rousseau accorde à la nature. Elle est absolument partout dans cet essai. L’expérience lui a montré que la quiétude de l’âme, le bonheur, ne pouvait se trouver qu’en pleine nature, isolé des hommes et de leurs manigances. Rousseau a visiblement souffert de la cruauté de ses contemporains, et la nature et l’isolation représentent pour lui, de fait, un exécutoire, un échappatoire dans lequel il peut s’adonner à ce qu’il aime le plus au monde : la méditation et les rêveries.

Il me semble que sous les ombrages d’une forêt, je suis oublié, libre et paisible comme si je n’avais plus d’ennemis.

Un rapport à l’enfance délicat

Rousseau recherche dans la nature une forme de solitude qui l’incite à revenir sur des moments marquants de sa vie. Lui qui approche de la fin, les rêveries qu’il effectue lors de ses promenades le pousse, d’une certaine façon, à faire le bilan de sa vie, à revenir sur certains de ses choix, à les expliquer.

On pense notamment ici, pour ceux qui connaissent un peu Rousseau, à son rapport à la parentalité. Beaucoup se sont surpris de voir que le philosophe s’était penché tout au long d’un livre ( Émile ou De L’éducation) sur le rôle de l’éducation, sur les rapports aux enfants, alors que lui-même avait abandonné les siens. Cet essai lui donne l’occasion de revenir dessus : « J’avais mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ». Et s’en justifie : « il est sûr que c’est la crainte d’une destinée pour eux mille fois pire et presque inévitable par toute autre voie, qui m’a le plus déterminé dans cette démarche ». À défaut d’être totalement convaincant, l’argument à le mérite de l’honnêteté.

Si on a choisi cet exemple, ce n’est pas un hasard. Rousseau a toujours eu une certaine vision de l’éducation, et un amour respectueux des enfants. C’est ici particulièrement frappant : las de la société et des hommes, il a décidé de s’isoler, ne voyant ses concitoyens que de manière sporadique et limitée. Pourtant, ceux qui lui inspirent encore de la sympathie, de l’amour même, ce sont les enfants. 

À l’image de cette enfant de Clignancourt qui vient le saluer en lui enserrant les genoux : « Je pris l’enfant dans mes bras, je le baisai plusieurs fois dans une espèce de transport et puis je continuai mon chemin ». Les enfants et leurs innocence sont pour lui une source de joie, teintée d’affliction. Il le dit lui-même : « il ne m’est plus resté de cette rencontre qu’un souvenir assez vif, mêlé toujours de douceurs et de tristesse, comme toutes les émotions qui pénètrent encore quelquefois jusqu’à mon cœur. »

La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse ; la vieillesse est le temps de la pratiquer. 

Une réflexion sur le rapport de l’individu au monde

Les Rêveries sont les écrits d’un homme qui sent la fin approcher. Il est donc tout à fait normal d’y voir à chacune de ces pages ou presque une forme de mélancolie. Rousseau revient sur sa vie, ses erreurs, ses chagrins. Et son rapport au monde, qui charrie avec lui son lot de désillusions.

Au moment où il écrit ses pages, Rousseau se sent seul, terriblement seul. À ses yeux, il se sent poursuivi par des gens qui lui veulent du mal. Son rapport au monde est donc particulièrement noir : il évoque ici ses amitiés perdues, les malentendus, les trahisons dont il se dit victime. S’il en est venu à s’isoler, s’est autant à cause de son inclination naturelle pour la beauté des paysages que par la force des choses.

En se retirant de la compagnie des hommes, Rousseau pense la place de l’individu dans la société. Il critique vivement l’hypocrisie sociale, la fausseté des relations humaines, l’ambition, la vanité. L’épisode avec Madame d’Ormoy (Deuxième promenade) est ici très évocateur : selon ses dires, cette dernière s’était rapprochée de lui car elle souhaitait publier un livre, qu’elle finit par lui envoyer. Mot de Rousseau : « je vis dans la préface de si grosse louanges de moi, si maussadement plaquées et avec tant d’affectation, que j’en fus désagréablement affecté. La rude flagornerie qui s’y faisait sentir ne s’allia jamais avec la bienveillance ; mon cœur ne saurait se tromper là-dessus. ». Ses connaissances se liaient à lui par intérêt, rien d’autre.

On retrouve ici toute la réflexion de Rousseau sur la dichotomie société et nature : pour lui, la société pervertit l’homme. C’est une critique radicale, déjà présente dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), et qui se prolonge ici de manière plus intime. Rousseau n’attaque plus : il se défend, mais cette défense devient un plaidoyer pour une autre manière d’être au monde.

La vérité générale et abstraite est le plus précieux de tous les biens. Sans elle l’homme est aveugle ; elle est l’œil de la raison.

Pour conclure, on reviendra ici sur l’une des idées souvent mises en avant lorsqu’on parle de ces Rêveries : le rapport de Rousseau au mensonge. On vient de le voir, l’auteur a une vision assez sombre de la société, fondée sur de multiples désillusions. Il est sur la défensive, tente de se protéger du monde extérieur. C’est dans ce contexte qu’il développe lors de la Quatrième promenade sa définition du mensonge, qu’il utilise parfois comme un moyen de défense face aux hommes.

Tout par d’un souvenir. Rousseau se remémore un mensonge qu’il avait proféré durant sa jeunesse, ce qui l’incite à se questionner sur cette notion. Pour lui, il y a essentiellement deux sortes de mensonges : les mensonges condamnables, car fait par intérêt, pour nuire, par orgueil ; et des mensonges qu’il juge innocents, dont les conséquences sont mineures, voire inexistantes, qui ne nuisent à personne. Il reconnaît avoir usé de ces derniers pour se sauver de certaines situations, pour échapper à la honte.

Mentir pour son avantage à soi-même est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie ; c’est la pire espèce de mensonge. Mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir ; ce n’est pas mensonge, c’est fiction.

Un texte toujours aussi puissant

Plus de deux siècles après leur rédaction, les Rêveries du promeneur solitaire n’ont rien perdu de leur puissance. Dans une époque saturée de bruit, de vitesse et de performance, ce texte nous invite à ralentir, à écouter nos émotions, à retrouver un rapport simple et sensible au monde. Il préfigure, d’une certaine manière, la figure du flâneur romantique, et inaugure ce nouveau rapport à la nature que l’on retrouve aujourd’hui.

La sincérité de Rousseau, sa capacité à faire de son vécu une matière philosophique, touchent profondément. Il n’y a pas ici de dogme, mais une exploration humble, tâtonnante, d’un moi en quête de paix. Cette authenticité, alliée à une langue claire et poétique, rend l’ouvrage accessible tout en étant intellectuellement puissant. De ce livre particulièrement court naîtront des questionnements contemporains pour quiconque le lira.

Il n’y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je ne puis véritablement dire avoir vécu. 

Les Rêveries du promeneur solitaire est un livre aussi court que philosophiquement percutant. Certes, il faut peut-être d’abord faire abstraction de l’amertume et du ressentiment que Rousseau porte en lui pour pleinement profiter de ses dix promenades. Chacune porte en elle son lot de mélancolie, de souvenirs, mais aussi de réflexions sur le monde qui l’entoure. Évidemment, et c’est sans doute pour cela que ce livre est aujourd’hui si connu, Rousseau nous dévoile ici tout l’amour qu’il porte à la solitude et à la nature. Cette dernière est pour lui un véritable échappatoire, lui permettant de quitter le monde des hommes pour se concentrer sur lui-même et ses pensées. La nature y est décrite comme un havre de paix, apportant à quiconque s’y laisse aller quiétude et volupté. À cet égard, ce livre préfigure déjà ce que sera le romantisme. Mais plus que ce rapport à la nature, Rousseau développe dans ce texte, de manière plus subtile et moins frontale sans doute, en négatif, sa vision de la société humaine. Certes, il s’agit ici d’un vieil homme brisé, esseulé et blessé. Son regard sur le monde est peut-être un peu trop noir, mais Rousseau poursuit les réflexions qu’il avait déjà abordé par le passé, celles sur le rapport entre nature et culture, nature et société. Encore aujourd’hui, ce livre est d’une formidable actualité et permettra sans doute à quiconque le lira d’en tirer des questionnements plus contemporains sur le rapport de l’homme à la nature.

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