Une pièce de théâtre qui joue entre les genres : à la frontière entre la comédie et la tragédie, le drame final agit comme un révélateur et donne tout son sens à ce texte.

On ne badine pas avec l’amour, Alfred de Musset, Pocket, 2018 (1834)
Dans un vague et chimérique château français, au cœur d’un parc mélancolique, l’enfant terrible Perdican joue avec les sentiments des femmes qui l’entourent. Il désespère la petite bergère Rosette et perd à jamais sa belle cousine Camille qu’il aimait tant.
Perdican c’est Musset, c’est nous, c’est un homme qui fait le mal sans être méchant, qui souffre, qui doute, s’égare dans ses rêves, s’épuise à la poursuite d’un insaisissable bonheur.
Dans ce théâtre bouffon et déchirant, ce chant cruel et murmuré de la jeunesse et de l’amour, on se désire, on triche, on pleure, on connaît l’enfer de la jalousie et de la passion, dans la confusion des sentiments. Comme dans la vie.
Difficile de passer à côté d’Alfred de Musset lorsqu’on est jeune lycéen. Né en 1810 et décédé en 1857, il figure au Panthéon de la littérature française du XIXe siècle. Romancier, poète et dramaturge romantique par excellence, ses chefs-d’œuvre sont nombreux.
Son roman autobiographique, La Confession d’un enfant du siècle, paru en 1836 est l’un de ses livres qui nous vient immédiatement en tête lorsqu’on évoque son nom. Mais bon nombre de ses pièces de théâtre font également partie des grands classiques du genre : Lorenzaccio et On ne badine pas avec l’amour sont ainsi deux de ses grands textes entrés dans la postérité.
C’est de ce dernier dont il sera question ici. Écrite en 1834 alors que le jeune Alfred de Musset a à peine vingt-quatre ans, cette pièce de théâtre, innovante à plus d’un titre, s’inspire beaucoup du vécu de l’artiste. Quelques mois plus tôt, George Sand et lui venaient de rompre, mettant ainsi un terme à l’une des passions amoureuses les plus puissantes de la littérature française.
Tous deux s’étaient rencontrés l’année précédente, en 1833, et avaient entamé une relation particulièrement ardente. Ils étaient partis à Venise, ville dans laquelle ils tomberont malades tour à tour. Mais alors qu’Alfred de Musset est au plus mal, George Sand devient la maîtresse de son médecin. Lorsque Alfred le découvre, c’est la fin de leur idylle.
Les deux écrivains continueront par la suite à s’écrire des lettres enflammées. Profondément marqué par cet amour dont il ne se remettra jamais vraiment, Alfred de Musset écrira ce qui deviendra On ne badine pas avec l’amour.
Comme son nom l’indique, cette pièce en trois actes sera pour lui une forme d’exutoire, le moyen de faire son deuil amoureux. Mais aussi de traiter de thématiques à la fois universelles et intemporelles : l’amour, l’orgueil, la cruauté, l’insouciance…
Le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange. [Perdican]
Une pièce entre comédie et tragédie
On ne badine pas avec l’amour, c’est l’histoire d’un Baron qui veut marier son fils Perdican avec sa nièce Camille. Dans cette union, tout semble aller de soi. Sauf qu’au moment de leurs retrouvailles au château familial, après plus de dix années sans se voir, Perdican ayant fait des études et Camille ayant été élevée dans un couvent, leurs ambitions ont changé.
Certes, les deux jeunes gens s’aiment toujours. Camille ayant été éduquée par des sœurs, souhaite désormais officiellement vouer sa vie à Dieu. Officieusement, par orgueil, elle cache ses sentiments à Perdican, qui en profite lui aussi pour céder à sa fierté et, ainsi, refuse de se battre pour elle. Il ira même jusqu’à faire la cour a une pauvre fille du coin, Rosette, pour faire souffrir Camille. Les deux joueront ainsi au chat et à la souris jusqu’au dénouement final et… fatal.
On le voit, cette pièce débute comme une comédie de mœurs : jeux de séduction et ironie permanente sont au rendez-vous. Une douce légèreté semble survoler ce texte. Les personnages secondaires confortent également cette impression. Que ce soient Bridaine (le prêtre), Blazius (le gouverneur de Perdican) ou même Dame Pluche (la gouvernante de Camille), ce sont tous des archétypes propres au genre de la comédie.
En lisant le début de cette pièce, on se laisse ainsi aller à quelques sourires. Sans être particulièrement vertigineuses, les premières scènes offrent quelques moments assez amusants. Bridaine et Blazius se détestent et ont des pensées pour le moins disgracieuses l’un pour l’autre, et le pauvre Baron se trouve perdu face à ce qui se trame sous ses yeux.
Néanmoins, au fil des scènes, acte après acte, la comédie tourne à la tragédie : ce qui semblait insouciant et taquin devient progressivement plus grave et mesquin. Une forme de jalousie et d’orgueil s’empare de Camille et Perdican, chacun essayant de faire souffrir l’autre. Quitte à utiliser une jeune fille naïve pour arriver à ses fins…
Ainsi, au fil des trois actes, on assiste à une montée crescendo vers une catastrophe qui ne peut qu’advenir. On ne badine pas avec l’amour est ainsi une pièce de théâtre hybride, à la frontière de la comédie et de la tragédie. Alfred de Musset s’inscrit ainsi dans le mouvement du romantisme, qui s’émancipe des codes figés d’un classicisme ancien pour libérer le théâtre et lui donner une touche nouvelle.
Est-ce donc une monnaie que votre amour, pour qu’il puisse passer ainsi de main en main jusqu’à la mort ?
L’amour est une chose sérieuse
Avec cette pièce de théâtre, tout est dans le titre ou presque. Le drame qui se joue à la toute fin de l’intrigue y donne tout son sens. Une morale finit ainsi par s’imposer : on ne doit jamais prendre l’amour à la légère. Les conséquences d’un jeu amoureux peuvent parfois être terribles. Doit-on y voir une sorte de message envoyé à George Sand ?
Néanmoins, sans s’aventurer dans des conjectures de toute façon impossibles à prouver, force est de constater que ce texte s’avère plus profond que ce que son préambule laisser suggérer. Car si l’auteur avait continué sur sa lancée, cette pièce aurait été particulièrement anodine, une comédie légère comme une autre.
Le dénouement renforce des thématiques qui étaient jusque-là latentes, mais qui n’avaient jamais pris réellement toute l’ampleur qu’elles renfermaient. Le jeu de séduction entre Perdican et Camille semblait frivole, leur sensibilité apparemment feinte… Or, ce qui, en première lecture, ressemblaient à des faux-semblants n’étaient pas si simulés que ça…
Derrière ces deux amants se cachaient en réalité deux êtres mus par leur orgueil et leur fierté. Chacun refusant de reconnaître tout l’amour qu’il porte à l’autre. D’autant plus que la détermination de Camille à refuser les avances de Perdican a été renforcée par de longues années à côtoyer des sœurs qui n’avaient que peu de crédits à donner aux hommes…
Quant à Perdican, il reste un jeune homme qui nous a semblé un brin insaisissable. Certes, il est particulièrement sensible, sans doute un peu trop puisque la froideur que Camille lui témoigne à leurs retrouvailles le blesse profondément, faisant naître chez lui un sentiment de vengeance. Mais de ses propos tout au long de la pièce se dégage une certaine forme de nonchalance qui masque ce qu’il ressent et pense réellement.
En somme, Perdican est à l’image du romantisme de cette première moitié du XIXe siècle : jeune homme intellectuellement brillant, il se retrouve piégé entre sa raison et ses émotions qu’il a du mal à contrôler. Son égoïsme (et celui de Camille) sera à l’origine du drame qui clôture la pièce. Pour lui, jusqu’au bout, plus rien ne comptera mise à part celle qu’il aime.
C’est ce drame final qui agira comme un révélateur : On ne badine pas avec l’amour est une pièce qui met en scène des sentiments aussi forts qu’universels, aussi beaux que dangereux lorsqu’ils sont portés à leur plus profonde radicalité. On parle bien sûr de l’orgueil, mais aussi de la passion amoureuse, de la vengeance, de l’insouciance…
On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. [Perdican]
On ne badine pas avec l’amour est une pièce de théâtre qui prend tout son sens uniquement une fois que la dernière réplique a été lue (ou entendue si on a la chance de la voir jouée). En première lecture, toute la première partie apparaît d’abord comme une comédie assez anodine et sans grand intérêt. Un baron souhaite marier son fils à sa nièce. Mais les retrouvailles des deux jeunes gens n’auront pas l’effet escompté : bien qu’ils s’aiment, Perdican et Camille vont jouer au chat et à la souris, refusant par orgueil de reconnaître leurs sentiments réciproques. Jusque-là rien de bien nouveau. Certaines répliques nous volent peut-être un sourire, d’autant plus que certains personnages secondaires jouent leur rôle comique à la perfection. Pourtant, au fil des scènes, acte après acte, on sent grandir la tension dramatique. La comédie tourne à la tragédie : ce qui semblait insouciant et taquin devient progressivement plus grave et mesquin. Une forme de jalousie et d’orgueil s’empare de Camille et Perdican, chacun essayant de faire souffrir l’autre. Jusqu’au dénouement. C’est ce drame final qui agira comme un révélateur : On ne badine pas avec l’amour est une pièce qui met en scène des sentiments aussi forts qu’universels, aussi beaux que dangereux lorsqu’ils sont portés à leur plus profonde radicalité. On parle bien sûr de l’orgueil, mais aussi de la passion amoureuse, de la vengeance, de l’insouciance… Bref, avec cette pièce de théâtre, tout est dans le titre ou presque. Le drame qui se joue à la toute fin de l’intrigue y donne tout son sens. Entre comédie et tragédie, On ne badine pas avec l’amour devient ainsi une pièce emblématique du théâtre romantique. Si la première partie est sans doute un peu trop quelconque à mon goût, la montée crescendo vers le drame que l’on sent venir redonne un intérêt supplémentaire à la pièce. A lire au moins une fois dans sa vie je pense.
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