Le vieux qui lisait des romans d’amour – Luis Sepúlveda (1989)

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En une centaine de pages seulement, Sepúlveda nous offre un roman d’une puissance étonnante et aux grilles de lecture infinies. Un livre tout bonnement éblouissant.

Un roman particulièrement court qui représente à la fois une ode à la nature et un hommage à la littérature.

Le vieux qui lisait des romans d’amour, Luis Sepúlveda, Editions Points, 1995 (1989)
Antonio José Bolivar connaît les profondeurs de la forêt amazonienne et ses habitants, le noble peuple des Shuars. Lorsque les villageois d’El Idilio les accusent à tort du meurtre d’un chasseur blanc, le vieil homme quitte ses romans d’amour – seule échappatoire à la barbarie des hommes – pour chasser le vrai coupable, une panthère majestueuse…


Il y a des livres courts qui laissent pourtant une trace. Preuve que, parfois, peu de mots suffisent pour marquer durablement l’imaginaire d’un lecteur. Le vieux qui lisait des romans d’amour fait partie de ceux-là. Derrière sa brièveté apparente se cache un texte intense, poétique, profondément politique sans jamais être pesant. C’est aussi le roman qui a fait connaître Luis Sepúlveda au monde entier.

Écrivain chilien né en 1949 et décédé en 2020 de la Covid-19, militant de gauche, Sepúlveda a connu la prison, l’exil, et les voyages. Cette vie marquée par l’engagement (il a notamment collaboré avec Greenpeace dans les années 1980) et l’errance irrigue toute son œuvre. Il écrit souvent depuis les marges : celles des peuples oubliés, des territoires menacés, des hommes que la modernité écrase ou ignore.

Mais revenons à ce livre qui a marqué la littérature mondiale lors de sa sortie en 1989, Le vieux qui lisait des romans d’amour. Avec ce roman, Luis Sepúlveda nous emmène en Amazonie équatorienne, à El Idilio, un village isolé entre fleuve, jungle et violence latente. Le personnage central, Antonio José Bolívar Proaño, est un vieil homme solitaire qui ne demande qu’une chose : lire, tranquillement, des romans d’amour. Autour de cette passion inattendue se déploie une fable humaniste, écologique et mélancolique.

Sous des airs de récit d’aventure presque classique, Sepúlveda compose en réalité une méditation sur la civilisation, la barbarie, et la fragile beauté de ce qui résiste encore. 

L’analyse du Vieux qui lisait des romans d’amour présente ici est loin d’être exhaustive, mais elle permettra sans doute à ceux qui l’ont déjà lu d’y voir quelques pistes de réflexion et, à ceux qui ne l’ont pas lu, de se le procurer !

Antonio José Bolivar qui ne pensait jamais au mot liberté jouissait dans la forêt d’une liberté infinie.

Une ode à la nature

Ce qui marque avant tout dans ce livre, c’est peut-être le lien si fragile qui unit l’homme à la nature. Dans un village aussi reculé que l’est El Idilio, où la modernité ne s’est pas encore totalement imposée, règne un équilibre précaire entre les habitants de la jungle, et la jungle elle-même. 

Je dis précaire, car au fond, les hommes vivent là-bas avec leur environnement, et non pas contre, ont pleinement conscience qu’ils font partie d’un tout. Il n’y a pas de rupture entre la nature et l’humanité comme c’est le cas dans notre Modernité, mais bien plutôt une forme de continuité. L’homme fait partie de la nature, ils ne font qu’un. Pour le meilleur et pour le pire.

C’est pour cette raison que la jungle, ici, n’est pas qu’un simple décor. Elle est un personnage à part entière. Elle respire, observe, menace, protège. Pour y survivre, il faut l’écouter, prendre le temps de la comprendre, connaître les lois qui y règnent et ses règles. Elle a son propre langage. Ceux qui acceptent sa toute-puissance peuvent y demeurer. C’est le cas des Shuars et d’Antonio José Bolívar, qui vécut un temps avec eux. C’est d’ailleurs pour cette raison que ce dernier est le seul à même de pouvoir affronter la panthère. En revanche, ceux qui viennent la perturber sont condamnés.

Sous la plume de Sepúlveda, la nature est vivante, imprévisible, majestueuse. En si peu de mots, il arrive à la faire respirer sous nos yeux : on la sent, on la voit, on l’entend. Pourtant, il ne l’idéalise pas pour autant. La jungle peut être brutale, sanglante, hostile, et même mortelle. Elle n’a rien d’un paradis. 

Et c’est toute cette ambiguïté autour de la jungle, de la nature plus généralement, qui fait de ce livre un roman si puissant. Entre sa magnificence et sa dangerosité, Sepúlveda nous la livre telle qu’elle est, dans ce qu’elle a de plus paradoxal. Aussi mystérieuse que menaçante, aussi fascinante que redoutable, elle oscille en permanence entre ces deux pôles. 

– De quoi ça parle ?
– De l’amour.
A cette réponse du vieux, il se rapprocha, très intéressé.
– Sans blague ? Avec des bonnes femmes riches, chaudes et tout ?
Le vieux ferma le livre d’un coup sec qui fit trembler la flamme de la lampe.
– Non. Ça parle de l’autre amour. Celui qui fait souffrir.

Les livres comme échappatoire

Face à cette jungle insaisissable, se dresse un personnage solitaire : Antonio José Bolívar. Venu dans la région en tant que colon avec sa femme, qu’il ne connut finalement que très peu, il vécut de nombreuses années avec les Shuars, jusqu’à ce qu’une erreur de sa part le condamne à l’exil. 

N’étant plus véritablement un colon, ni un Shuar, il finit par s’installer à El Idilio. Dans ce petit village si isolé, loin de tout, il vit désormais en marge du monde dit civilisé, et en marge de la jungle. Au fond, Antonio José Bolívar ne fait partie d’aucun de ces deux mondes. Il est seul. C’est un marginal.

Désormais âgé, Antonio José Bolívar vit de ses souvenirs, de ses remords et de ses regrets aussi parfois. Avec le temps, ses expériences, tant au sein des différentes sociétés humaines dans lesquelles il a vécu que dans la jungle, lui ont donné une forme de sagesse. Une sagesse simple, mais peut-être universelle. Respecter la jungle dans laquelle il vit, et s’éloigner de la bêtise humaine.

Fatigué du monde, de sa violence, il a néanmoins trouvé un échappatoire de taille : la littérature. Et plus particulièrement les romans d’amour. Lui qui n’avait jamais auparavant ouvert de livre, qui éprouve des difficultés à lire sans loupe et à comprendre ces successions de mots qui le fascinent, trouve pourtant dans ces histoires un moyen de s’évader.

Le fait qu’il s’abandonne dans des histoires d’amour et non dans d’autres formes de littérature est loin d’être anodin. D’une part, il n’a jamais véritablement connu cet amour dont parlent ces livres. Mais surtout, ils lui offrent la possibilité de fuir ce monde hostile, si violent, dans lequel il n’a jamais véritablement eu sa place. 

C’est ici sans doute que réside toute la poésie de Sepúlveda. Sans jamais tomber dans une forme de naïveté, l’auteur nous offre une magnifique déclaration d’amour à la littérature. Beau, tout simplement.

Antonio José Bolivar essayait de mettre des limites à l’action des colons qui détruisaient la forêt pour édifier cette œuvre maîtresse de l’homme civilisé : le désert.

La violence de la modernité

Bien évidemment, derrière cette ode à la nature et ce magnifique hommage à la littérature, se cache aussi une critique de la modernité. Et aussi une forme de plaidoyer pour l’écologie. On le sait, Sepúlveda avait cette fibre écologique qui ne le quittait jamais ou presque.

Ce n’est pas un hasard si la seule représentation de la modernité ou presque dans le village d’El Idilio est son maire. Avec ce concept typiquement moderne, (comme si les Shuars, peuple qui habitait ce territoire, élisaient démocratiquement un représentant), la modernité prend le visage d’un homme obèse qui déteste la jungle et ne la comprend pas. Par ses réflexions et ses choix, il symbolise à lui seul une modernité qui n’a pas sa place dans un lieu aussi reculé que ce village.

Néanmoins, ce maire plus que fantasque n’est pas le seul à rompre le fragile équilibre qui lient, dans cette partie reculée de l’Amazonie, les hommes et la nature. Les hommes blancs, et notamment les chercheurs d’or, sont eux aussi des éléments perturbateurs : ce sont eux qui sont à l’origine des attaques de la panthère. Par leur violence et la destruction qu’ils sèment derrière eux, ils ont brisé le fragile équilibre qui régnait dans la jungle. Et le courroux de la nature, symbolisé par cet animal majestueux, est impitoyable.

Cette panthère est au fond une allégorie. L’allégorie de la nature qui se rebiffe face aux dommages que les hommes (et surtout les Modernes) lui font subir. Par le truchement de cet animal, Luis Sepúlveda fait ainsi écho au dérèglement climatique qui s’en prend aussi à l’humanité, comme un retour du boomerang.

Bref, ce livre est fascinant à plus d’un titre. En une centaine de pages seulement, Sepúlveda nous offre un roman d’une puissance étonnante. De fait, l’analyse du Vieux qui lisait des romans d’amour est inépuisable. Et c’est ce qui fait peut-être les grands livres.

Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire. Mais il n’avait rien à lire.

Le Vieux qui lisait des romans d’amour est un roman éblouissant. En une centaine de pages seulement, Sepúlveda nous offre un livre d’une puissance étonnante. Tel la jungle qu’il met en scène, son exploration est infinie. Il s’agit bien évidemment en premier lieu d’une magnifique ode à la nature, et à la jungle plus particulièrement. Cette jungle, d’ailleurs, est un personnage du récit à part entière tant Sepúlveda nous la livre telle qu’elle est, dans toute sa complexité. Elle oscille en permanence entre mystère et hostilité, magnificence et dangerosité. Mais ce livre est aussi un hommage vibrant à la littérature. En faisant des romans d’amour le seul échappatoire possible à la vie si dure qu’a été celle Antonio José Bolívar, Luis Sepúlveda célèbre de la plus belle des manières la puissance de la littérature. Une manière de vivre plusieurs vies en une seule. Enfin, difficile de passer à côté du plaidoyer écologique que représente ce livre. La modernité dans ce qu’elle a de plus violent et de plus destructeur est ici mise à mal. C’est elle qui a brisé le fragile équilibre qui régnait dans la jungle et qui a réveillé son courroux. Car, au fond, cette magnifique panthère est une allégorie. L’allégorie de la nature qui se rebiffe face aux dommages que les hommes (et surtout les Modernes) lui font subir. Par le truchement de cet animal, Luis Sepúlveda fait ainsi écho au dérèglement climatique qui s’en prend aussi à l’humanité, comme un retour du boomerang. Bref, ce livre offre de multiples grilles de lecture, et c’est bien là le propre des grands livres. 

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