Une contribution stimulante au débat sur l’avenir de l’éducation. En appelant à une école ambitieuse, fondée sur l’apprentissage de la culture et la confiance dans le rôle du professeur, Kambouchner invite à repenser les fondements mêmes de l’éducation en France.

Des enfants instruits, Denis Kambouchner, Les Belles Lettres (2026)
Voulez-vous des enfants instruits, ou des ignorants ? Question trop abrupte ? On l’a prétendu : l’important, plutôt que le savoir, n’est-ce pas l’habileté à trouver l’information ? Mais non : pour toute chose ou presque, il faut des bases, et apprendre, c’est incorporer. C’est le premier objet de ce livre.
À présent et de façon générale, notre école peut-elle faire des enfants instruits ? Au vu de sa pente, on en doute. L’état du service public laisse trop à désirer. Que faire alors ? C’est le second objet de ce livre : trouver comment enrichir l’école, vite.
La crise de notre système éducatif est plurielle, dans ses aspects comme dans ses causes. L’urgent n’est pas de chercher à qui la faute, mais d’aller au fond des problèmes posés. Nature et valeur de la culture à installer, rôle et statut des enseignants, place des écrans et de l’IA, relations avec les familles, destin de l’idéal républicain… En dix chapitres, ce livre qui s’adresse à tous s’attache à éclairer une série de points clés, et à définir les nouveaux équilibres dont, quoi qu’il en soit de l’état du monde, l’éducation scolaire aura besoin.
Né en 1953, Denis Kambouchner est un philosophe spécialiste de la philosophie moderne, c’est-à-dire, par convention, celle qui couvre la période de la fin du XVIe à la fin du XVIIIe siècle. C’est de par cette expertise qu’il a été amené à diriger la nouvelle collection des Oeuvres de Descartes (parue chez Gallimard), ainsi que l’ensemble de ses Oeuvres publié dans La Pléiade.
Outre son apport quant à la philosophie de cette période et ses travaux autour de Descartes, il s’est aussi largement engagé depuis près de trente ans dans des réflexions sur le système scolaire français. Il a ainsi publié plusieurs ouvrages sur cette question : Une école contre l’autre (2000), L’École, question philosophique (2013) ou encore Quelque chose dans la tête (2019).
A ce titre, le philosophe s’inscrit pleinement dans l’un des débats les plus virulents qui animent les penseurs de l’éducation : celui qui oppose les « républicains » contre les « pédagogues ». Ce conflit, qui dure maintenant depuis de nombreuses décennies, est éminemment idéologique. Pour simplifier, les « républicains » sont les défenseurs d’un système éducatif centré sur le maître, qui « instruit » les élèves. Face à eux sont les « pédagogues », les promoteurs d’un enseignement « centré sur l’élève », qui vise à le rendre acteur de son propre enseignement.
Dans ce débat, même s’il convient sans doute de nuancer sa position tant son apport est particulièrement riche, Denis Kambouchner se situe plutôt dans le « camp » des « républicains ». Par sa défense farouche de la place des auteurs dits « classiques » (Erasme, Descartes ou Montaigne notamment) au sein d’un enseignement qu’il souhaite, somme toute, conservateur, le philosophe développe une vision exigeante de ce qui devrait être, selon lui, l’école publique en France.
Et ce n’est pas ce nouveau livre qui redéfinira sa position. Des enfants instruits est un ouvrage qui rassemble des contributions de l’auteur depuis une dizaine d’années sur ce sujet si important qu’est l’éducation scolaire. En dix chapitres, Denis Kambouchner revient sur la grave crise que traverse depuis longtemps l’éducation en France, ses origines, et nous offre des pistes de réflexion pour en sortir. Un livre enrichissant qui pose les fondations pour rebâtir une école exigeante et ambitieuse.
C’est dans le cadre d’une Masse critique Babelio qu’il nous a été possible de le lire. Nous tenons donc à remercier dès à présent les Éditions des Belles Lettres et les équipes du site Babelio pour leur confiance.
De quoi les élèves de tous âges ont-ils toujours besoin ? De rencontrer une parole nous seulement encourageante mais précise ; une parole adulte, humaine, exacte, ferme et ouverte, attentive et rigoureuse, modulée et donc instruite, qui sache mettre chaque objet et chaque tâche en perspective, et offrir aux élèves ce dont ils ont le plus besoin : ce qu’on peut appeler des horizons.
Une école publique en pleine crise
La crise, ou le « marasme », que traverse l’éducation en France, et particulièrement l’école publique, n’est pas nouvelle. Cela fait en effet des années, voire des décennies, que cette institution rencontre une multitude de problèmes et souffre de carences telles qu’il est aujourd’hui difficile d’être particulièrement optimiste à son égard.
A défaut d’être véritablement novateur sur le sujet – ce n’est pas, du reste, l’objet de ce livre -, Des élèves instruits permet, pour le grand public, de saisir toute l’ampleur de la situation. De manière extrêmement pédagogue et loin de toutes polémiques inutiles, Denis Kambouchner dresse un état des lieux des difficultés rencontrées par l’institution. Et l’on doit dire que son regard est bienvenu tant il permet, sans être exhaustif, de mettre le doigt sur les grands sujets qui méritent d’être traités frontalement par les décideurs politiques.
Bien entendu, les sujets ainsi mis en évidence ne seront peut-être pas inconnus pour certains, mais vu l’état actuel des choses, il n’est pas totalement inutile d’y revenir comme le fait l’auteur. Pêle-mêle, en voici quelques-uns :
- crises des moyens et des financements alloués à l’Education nationale ;
- crise des vocations chez les maîtres et professeurs ;
- crise de leur formation, également ;
- crise de l’attention chez les plus jeunes ;
- avènement du numérique qui chamboule, d’une manière ou d’une autre, la façon de faire classe.
Nous noterons ici deux thématiques évoquées par Denis Kambouchner qui méritent qu’on s’y attarde. La première concerne le rôle à proprement parler de l’éducation. Car si, comme le souligne l’auteur, nombre des défis auxquels est confrontée l’école publique relèvent des moyens mis à sa disposition, ce serait un leurre que d’ignorer qu’elle doit aussi réfléchir sur ses objectifs.
Et, ici, les tâches qu’elle doit mener sont « intellectuelles, c’est-à-dire philosophiques ». Elle doit répondre à – et penser – plusieurs questions fondamentales : Quelle est sa mission ? Que veut-on pour nos enfants ? Que doit-on leur apprendre ? Sans véritables réflexions globales sur le sujet, difficile de faire émerger un consensus. Car « sans une idée claire et solide de ce que l’école doit offrir, rien ne pourra être avancé qui soit vraiment utile, ni à plus forte raison salvateur ». Et, donc, difficile de (re)bâtir une école publique de qualité.
Le second point mis en avant par Kambouchner qu’il nous a semblé pertinent de relever ici tant il semble bien souvent occulté du débat public est « la fonction d’accueil » de l’école. On l’oublie souvent, mais l’école doit être en mesure d’accueillir tous les élèves jusqu’à l’âge de seize ans. De là découle un dialogue nécessaire à restaurer entre l’élève, l’enseignant, l’école et les parents. En accueillant de manière adéquate chaque élève et en communiquant les attentes mutuelles de part et d’autre, de nombreux malentendus pourront ainsi être levés. Les conditions d’enseignement n’en seront que meilleures.
Bref, à plusieurs niveaux, l’école est en crise. Chose difficile à contester. Mais face à ce constat, que faire ?
Si « l’école de la République » rencontre, en banlieue et dans tous les quartiers populaires, de telles difficultés de fonctionnement, ces difficultés tiennent en premier lieu au fait que des populations entières vivent dans des conditions physiques et morales indignes de la République.
Vers une école ambitieuse et exigeante
A travers ces dix chapitres, Denis Kambouchner dessine en contrepoint une idée d’une école publique digne d’être promue et défendue. Conscient de ses propres limites quant à certains sujets qui ne relèvent pas de sa compétence et loin d’asséner sans nuance sa propre vision de l’enseignement, l’auteur ouvre la discussion et nous offre sa contribution sur un sujet qui n’est, au fond, que peu débattu.
A ce titre, l’auteur s’inscrit pleinement dans une tradition de l’instruction qui remonte aux fondateurs même de l’éducation publique en France : ceux de la IIIe République. Et l’un des auteurs sur lesquels s’appuie Kambouchner n’est autre que Jaurès. D’ailleurs, toute l’ambition de Kambouchner, de manière certes réductrice mais ô combien éclairante, pourrait se retrouver dans cette citation de l’un des pères du socialisme français :
Je dis donc aux maîtres, pour me résumer : lorsque, d’une part, vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque, d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous aurez fait sans peine en quelques années oeuvre complète d’éducateurs. [Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs (1888)]
« Lire à fond », telle est aussi l’ambition que Denis Kambouchner place dans l’éducation. Car pour lui, la seule véritable mission que doit porter l’école publique, ce n’est rien d’autre que cela : apprendre aux élèves à lire, parler et comprendre des langues. L’unique sujet n’est, au fond, que celui-ci : « Que chaque élève apprenne à parler couramment plusieurs langues, et diverses sortes de langues, tel devrait rester – exprimé de manière en partie figurée – l’objectif premier de l’éducation scolaire. »
Entendons ici, dans ces « langues », autant notre magnifique langue française que d’autres langues étrangères. Mais aussi des langues plus métaphoriques, tout aussi nécessaires : la langue des mathématiques, des sciences, et celles, par extension, de tous les domaines particulièrement techniques.
Denis Kambouchner reprend également, dans cette citation de Jaurès, les « grandes choses » que tout enseignant devrait apprendre à ses élèves. On touche ici à l’un des chevaux de bataille de l’auteur : c’est un fervent défenseur des classiques, de ces grands textes (notamment, mais pas que) qui ont fait la culture, occidentale en général, et française en particulier.
Force est de constater que cette culture « classique » s’est érodée au fil des décennies et des réformes de l’Education nationale. D’une part, sans doute, parce que les « pédagogues » ont peu à peu gagné du terrain, reniant petit à petit la richesse de ces « monuments ». D’autre part, parce que la jeunesse est gagnée par une « crise de la lecture » et une « fatigue de la culture ». Un fossé s’est créé entre la langue utilisée par ces auteurs (gréco-latins, modernes) et celle que les élèves ont l’habitude d’utiliser aujourd’hui.
Or, pour Kambouchner, c’est précisément en se confrontant à ces textes que l’on peut véritablement instruire les élèves. Leurs lectures sont si riches qu’elles en deviennent inépuisables. En leur offrant une culture de cette ampleur, on réalise pleinement le rôle de l’école publique. On fait, véritablement, des « enfants instruits », expression qui donne son nom à l’ouvrage.
Bien entendu, il ne s’agit pas ici de réduire ce qu’est une éducation réussie pour Kambouchner au seul apprentissage des classiques. On sait, peu ou proue, ce qui permet d’obtenir de tels résultats. Cours magistraux, exercices, mémorisation, calme dans la classe, confiance dans l’enseignant autant que dans l’éducation… Bref, Kambouchner défend une vision somme toute traditionnelle de l’éducation. A la lumière de ses résultats par le passé (certes peut-être lointains), difficile de lui donner entièrement tort…
Et la place du digital et du numérique dans tout ceci ? Ce sujet est depuis de nombreuses années mis sur le devant de la scène. On se souvient par exemple du court essai Petite Poucette de Michel Serres sur le sujet. L’auteur n’est ici pas complètement fermé à l’idée d’utiliser, dans certains cas, des ressources numériques. A bien des égards, cela peut être un excellent complément. En revanche, pour lui, l’école doit rester « lieu archaïque ». Le numérique ne peut intervenir en remplacement du maître ou du professeur.
En somme, pour l’« école de la République », ou ce qui en reste, le choix est simple et peut s’exprimer en deux mots : de nouvelles Lumières ou l’abdication.
Un ouvrage nécessaire et éclairant
On le voit, Denis Kambouchner dresse ici le portrait d’une éducation aussi bien ambitieuse qu’exigeante. Pour ce faire, il s’inscrit dans une vision traditionnelle qui place la culture – classique, mais pas que – au centre de l’éducation de nos enfants. En cela, on sent en arrière-plan de sa réflexion poindre le débat évoqué plus haut, entre « républicains » et « pédagogues ». De par sa position « républicaine », l’auteur pointe, entre autres, deux méprises qui ont nuit à l’école publique.
D’une part, celle qu’il impute à Bourdieu (parfois associé à Jean-Claude Passeron, notamment via leur ouvrage, La Reproduction), de manière indirecte. Nul doute que le sociologue émérite a laissé une trace indélébile sur le champ universitaire et intellectuel français. Mais sa critique, justifiée et pertinente sur bien des aspects, de la culture légitime et dominante (et, de fait, classique), faite de « violence symbolique » à l’encontre de ceux qui ne la partageaient pas, a jeté le doute sur les fondements de l’éducation, et sur les objets même à enseigner aux élèves.
Ce doute s’est d’ailleurs vu nettement amplifié ces dernières années avec l’avènement des études décoloniales ou post-coloniales. Cette culture classique, non content de reproduire via l’éducation des inégalités, se trouve désormais accusée, en quelque sorte, d’avoir occulté d’autres cultures, celles des peuples colonisés, tout en ayant été, d’une manière ou d’une autre, l’un des instruments de la colonisation.
Sur ces deux aspects, Bourdieu et les attaques décoloniales faites à la culture éducative classique, permettons-nous ici une parenthèse plus critique de cet ouvrage de Denis Kambouchner. Ce livre est l’agrégation de plusieurs contributions de l’auteur sur la question de l’éducation. De fait, si l’ensemble est particulièrement pertinent, il nous a semblé, à la lecture, que certains chapitres étaient moins convaincants. C’est le cas notamment sur ces deux points. Entendons-nous bien : nous partageons en grande partie le point de vue de Kambouchner. Cela étant, sa défense de la culture classique en éducation se confond parfois avec une forme de défense d’une culture élitiste (c’est pour cette raison que nous préférons parler ici d’exigence). Et face à cette vague décoloniale, difficile pour l’éducation nationale de ne pas s’ouvrir, elle aussi, à des objets issus de cultures diverses. Demander aux élèves de « se rasséréner » face à l’enseignement de cette culture classique occidentale apparaît peut-être un peu léger… La diversité culturelle a sans doute beaucoup à nous apprendre.
Cela étant dit, Kambouchner pointe, de manière nous semble-t-il juste ici, une seconde méprise du système éducatif : celui du « constructivisme ». Cette vision de l’éducation pousse les élèves à construire leur propre savoir en les mettant face à des « situations-problèmes » qui leur permettra, par la recherche, de découvrir de nouvelles notions et de nouveaux savoirs. On verra ici sans doute poindre les théories de Piaget.
Tout au long de ce livre, on voit se dessiner la vision de Denis Kambouchner sur l’éducation. Il s’inscrit pleinement dans une vision conservatrice et traditionnelle de l’enseignement. Cela étant dit, on ne pourrait le réduire à cette position purement « républicaine ». Conscient que l’école publique est confrontée à la massification de son public, des élèves de tous niveaux et issus de tout horizon, il reconnaît qu’elle doit, de manière certes mesurée, s’ouvrir. Et son regard reste, somme toute, éclairant sur bien des points.
Une école juste et démocratique est une école qui sait offrir beaucoup, à tous, en termes de culture, de langages et par conséquent d’horizons.
Dans Des enfants instruits, le philosophe Denis Kambouchner, spécialiste de la philosophie moderne et grand connaisseur de René Descartes, poursuit une réflexion engagée depuis plusieurs décennies sur l’école et l’éducation. L’ouvrage rassemble une série de textes publiés sur une dizaine d’années et propose des pistes de réflexion enrichissantes sur la crise que traverse l’école publique française. L’auteur dresse ainsi un tableau des difficultés actuelles du système scolaire : manque de moyens, crise des vocations enseignantes, formation parfois insuffisante des professeurs, baisse de l’attention des élèves ou encore bouleversements liés à l’irruption du numérique… Mais au-delà de ces problèmes concrets, il insiste surtout sur la nécessité de réfléchir aux finalités mêmes de l’école : que doit-elle enseigner et dans quel but ? Au cœur de sa réflexion se trouve une idée simple, inspirée notamment par Jean Jaurès : l’école doit avant tout apprendre aux élèves à lire, parler et comprendre différentes « langues ». Il ne s’agit pas seulement de maîtriser le français et des langues étrangères, mais aussi les langages propres aux disciplines comme les mathématiques ou les sciences. Dans cette perspective, Kambouchner plaide pour une redécouverte des grands textes et des auteurs classiques qu’il considère comme un socle essentiel pour former l’esprit critique des élèves. Il se montre également réservé face à certaines orientations pédagogiques contemporaines, notamment le constructivisme qui imagine l’élève moteur de son propre savoir. Au fil des pages, on voit poindre en arrière-plan le vieux débat qui oppose les partisans d’une école dite « républicaine », centrée sur la transmission des savoirs par le maître, aux « pédagogues », qui privilégient un enseignement davantage axé sur l’activité de l’élève. Sa position se rapproche clairement de la première tradition : il défend une vision exigeante et relativement classique de l’éducation, où la transmission des connaissances et la rigueur intellectuelle occupent une place centrale. Si l’ouvrage se distingue par la clarté de son diagnostic et la richesse de ses pistes de réflexion, certains passages peuvent toutefois paraître moins convaincants. La défense de la culture classique, certes nécessaire, peut sembler parfois se confondre avec une forme d’élitisme culturel, et les réponses de l’auteur aux critiques sociologiques, dans le sillage des travaux de Pierre Bourdieu, ou aux approches décoloniales apparaissent parfois un peu rapides. Malgré ces quelques réserves, Des enfants instruits constitue une contribution stimulante au débat sur l’avenir de l’éducation. En appelant à une école ambitieuse, fondée sur l’apprentissage de la culture et la confiance dans le rôle du professeur, Kambouchner invite à repenser les fondements mêmes de l’éducation en France.